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Les  victimes d'Al Hoceima témoignent

Dix témoins victimes de violations commises dans les provinces du nord ont présenté, dans la nuit de mardi 3 mai 2005 à mercredi 4 mai à Al Hoceima, des témoignages émouvants, dont un récit écrit sur les graves violations des droits de l'homme qu'a connues la région du Rif dans les années 1958-1959.

" Historique ! " C'est le mot qui revenait pour qualifier cette septième audition publique organisée par l'Instance Equité et Réconciliation (IER) sur sur les violations des droits de l'Homme durant la période 1956-1999. " Historique " était en effet le mot qui revenait sans cesse dans la bouche des victimes ayant pris la parole au cours de cette audition à Al Hoceima. Dans une salle archi comble, celle du Mirador -plus de 600 personnes provenant d'horizons divers, de la société et civile au monde politique des provinces de Nador et d'Al Hoceima- les témoins sont venus raconter leur douleur et livrer leurs souffrances. Huit hommes et deux femmes qui n'ont eu de cesse de saluer cette opportunité qui leur a enfin permis aujourd'hui de " révéler certains abus commis à l'encontre des populations du Rif durant ces quatre dernières décennies aussi bien de manière individuelle que collective, provoquant un retard immense du développement de la région " .

Prévue à 16 heures 30, l'audition d'Al Hoceima débutera avec trois heures de retard à cause de l'intervention d'un groupe de personnes qui tentaient d'empêcher la tenue de cette séance réclamant que soit dévoilée " toute la vérité sur les graves violations des droits de l'homme commises par le passé dans les provinces du nord".

La présidente de la 7ème édition des auditions publiques, Latifa Jbabdi a fini par lever la séance, en concertation et en commun accord avec les victimes et leurs proches présents dans la salle. L'audition des témoins reprendra quelques heures plus tard, en présence de représentants d'organisations des droits de l'Homme, de partis politiques, de syndicats et d'associations.
Aux alentours de 22 heures, dans un silence religieux, l'émotion chevillée au corps, l'assistance suivra les témoignages de Fama Addoul et Hafidha El Yaazoubi puis de ceux de sept autres victimes Ahmed Ben Seddik, Abdallah Bouddount, Abdessalam Boutayeb, Aissa Bouzidden, El Habib Azeriah, M'hammed M'rabet (Aqchich) et Abdelhakim Benchemmach. Tous livreront, chacun à sa manière et selon son vécu, leur part de témoignages sur les événements des années 1958, 1959 et 1984. Quant au dixième témoin, Omar Al Abdallaoui qui était accompagné de son médecin, il a préféré, pour des raisons de santé, remettre à la présidence de la séance, un témoignage écrit.

Avant de donner la parole au premier témoin, Mme Jbabdi a présenté à l'assistance ses excuses pour le "retard forcé" qui a marqué l'ouverture des auditions. "Le chantier de l'éducation à la démocratie, à la liberté et au respect de l'Autre est une question qui se pose à nous à nous en tant que société et organisations des droits de l'homme. Ces auditions qui mettent les témoins et les victimes au centre de nos priorités imposent respect et considération à l'égard des témoins et de leurs souffrances", a expliqué celle qui est membre de l'IER.

Et de souligner que les auditions publiques organisées par l'Instance constituent un hommage aux victimes des violations passées, une réhabilitation de leur dignité, une reconnaissance officielle et publique de leurs souffrances et le couronnement d'une série d'enquêtes et d'investigations entreprises par l'Instance Equité et Réconciliation dans plusieurs villes du nord du Maroc pour que soit levé le voile sur les violations passées et procédé à l'analyse de leur contexte historique.

Il s'agit de rappeler que parallèlement aux investigations, l'Instance que préside Driss Benzekri a tenu des réunions avec les acteurs de la société civile et les associations de développement des provinces du nord, dans le cadre d'une approche participative visant la réparation des préjudices collectifs, l'indemnisation des victimes et le rétablissement de la confiance.
C'est ainsi que l'IER a pris part dernièrement -et ce en présence des victimes- à une séance de travail organisée par la Commission de la Déclaration du Rif ainsi qu'à un atelier de travail sur la réparation des préjudices collectifs auxquels ont participé également les représentants d'organisations et d'associations de la société civile du Rif.

Par ailleurs, un groupe de travail de l'Instance a entrepris du 26 au 30 avril, une tournée dans les provinces d'Al Hoceima et de Nador, au cours de laquelle les membres de cette mission ont pris contact avec les victimes des violations passées pour recueillir des témoignages supplémentaires et compléter les dossiers soumis à l'Instance.

Depuis la fin de l'audition du 3 mai , l'Instance Equité et Réconciliation a décidé de prolonger son séjour à Al Hoceima en vue de poursuivre ses contacts au sujet de l'approche à suivre pour la réparation des préjudices et d'approfondir ses investigations sur les circonstances historiques et les événements qui ont contribué aux violations passées des droits de l'homme.
 
Omar Al Abdallaoui : Des tortures morales et physiques
Cet originaire de la tribu des Beni Abdallah (région d'Al Hoceima) est né en 1936. C'est étudiant à l'institut de théologie d'Al Hoceima et dans le même temps membre du PDI que ses problèmes commencent : quatre arrestations et toutes les formes de tortures. Sa première arrestation a lieu le 10 décembre 1956, 10 jours de détention dans un centre de police à cause de ses relations avec Haddou Aqchich. Le 11 juillet 1957, il est arrêté une seconde fois dans l'enceinte même de son institut pour être conduit d'abord dans un poste de police où il sera détenu 3 à 4 jours avant d'être transféré dans un lieu inconnu (probablement Ajdir) où il assistera aux séances de tortures infligées à Omar Temsamani. Le 26 novembre 1957, il est arrêté une troisième fois pour être écroué à la prison civile d'Al Hoceima. Il en ressortira libre le 4 mai 1958. Quelques mois plus tard, le 15 novembre 1958, il sera de nouveau arrêté, par l'armée, à Beni Hdifa. Il passera un mois et demi en détention secrète avant d'être emprisonné pendant 3 mois à Targuiste, avec d'autres détenus.
Sa liberté retrouvée, Omar Al Abdallaoui s'installe à Tétouan pour achever ses études et embrasser la profession d'enseignant en 1961.

Arrêté en 1957 lors des événements du Rif,en 1957, Omar Al Abdallaouia, 66 ans, a livré son témoignage sur les différentes formes de tortures physiques et morales qu'il a subies à Al Hoceima, Ajdir, Beni Houdaifa et Targhist. Dans un témoignage écrit adressé à l'Instance Equité et Réconciliation et présenté lors de la 7ème séance des auditions publiques des victimes des violations passées des droits de l'Homme, M. Al Abdellaoui a indiqué qu'il avait été arrêté le 7 novembre 1957 à 22H00 par des éléments de la police de la ville d'Al Hoceima à l'internat de l'institut religieux où il poursuivait ses études.

Il a précisé qu'il a été conduit à l'ancien commissariat de la ville où il a subi toutes les formes de sévices pendant trois jours avant d'être transféré, les yeux bandés et les mains ligotés, vers un centres de torture situé à Ajdir.

Il apprendra plus tard que ce centre de torture n'était autre que la maison de Mohamed ben Abdelkrim Khattabi. Son incarcération s'est poursuivie pendant 23 jours dans le poste de police d'Al Hoceima et le centre de torture d'Ajdir où il a subi les pires formes de tortures. " J'ai vu le détenu Omar Temsamani, endurer les sévices les plus abjectes. Je les ai vus verser de l'eau bouillante sur son corps et le flageller, tout cela pour terroriser les autres détenus ", témoignera-t-il.

Très affaibli physiquement, ce membre du parti de la Choura et de l'Istiqlal (PDI), a rappelé qu'il a été condamné à 6 mois de prison ferme pour distribution de tracts. Il s'agissait du journal interdit "Arraye Al Am" (Opinion publique), organe du PDI.
Arrêté une deuxième fois par les Forces armées royales (FAR) dans sa maison, sise au douar Boussaleh, commune de Beni Abdellah (Al Hoceima), il sera directement conduit au centre de détention à Beni Houdaifa où il a subi toutes les formes de torture pendant 7 jours.

M. Abdellaoui a été transféré par la suite à la prison militaire à Targhiste où il a été affamé et torturé pendant trois mois avant d'être libéré ainsi que d'autres détenus le 28 mars 1959.
        
Fama Addoul : " Que la dépouille de mon époux soit restituée à sa famille "
Fama Addoul est la veuve d'Abdessalam Attaoud, porté disparu depuis près de 50 ans. Titulaire d'un diplôme de l'université Al Azhar d'Egypte, M. Attaoud était un cadre du parti de la Choura et de l'Istiqlal (PDI) et fondateur du "parti du Maroc libre" et de son journal. Le 12 juin 1956, à Tétouan, au cœur du boulevard Mohammed V, Abdessalam Attaoud et son compagnon Brahim El Ouazzani, membre éminent du PDI) sont kidnappés et conduits au tristement célèbre centre secret de détention " Dar Bricha). Quelques mois plus tard, en novembre de cette même année, Fama Addoual a pu apercevoir de loin son mari, et ce depuis un édifice à proximité de ce centre de détention. Une semaine plus tard, plus aucun signe n'indiquait que Abdessalam Attaoud était toujours mis au secret à Dar Bricha. En fait, depuis novembre 1956, le sort de A. Attaoud reste à ce jour inconnu.

Fama Addoul, veuve de M. Abdessalam Attaoud, porté disparu depuis les premières années de l'indépendance, a exprimé son souhait de voir sa famille récupérer la dépouille de son mari, après de longues années de souffrance. " C'est un véritable drame au point où j'en suis venue à jalouser celles dont le mari est mort, car elles, au moins, peuvent se recueillir sur sa tombe ", s'est-elle exclamé avant de fondre en larmes.

Son récit est celui de la souffrance au quotidien d'une femme seule avec des enfants en bas âge. A l'arrestation de son mari, elle était enceinte et devait élever ses deux enfants Salwa 8 ans et Anas 8 mois.

" Cette souffrance s'est aggravée encore plus après qu'on ait cessé de verser le salaire de son mari, trois mois après sa disparition, et qu'on nous ait privé du domicile dont bénéficiaient les fonctionnaires sans parler des incessantes tracasseries avec l'administration ".

Fama Addoul est revenu sur les circonstances qui ont entourées l'enlèvement de Abdessalam Addoul : kidnapping par un groupe dit "l'armée de libération" et conduit à Dar Bricha, rappelant que ses étudiants avaient organisé une manifestation pour réclamer sa libération, qui a été accueillie par des coups de feu de la part d'un groupe armé.

Cette veuve qui n'en finit pas de réclamer la dépouille de son mari a égrené les démarches qu'elle avait entreprises, à l'époque, auprès des responsables gouvernementaux et de partis politiques à Rabat pour la libération de son militant d'époux, précisant que ces initiatives se sont soldées par un échec puisqu'elle est restée sans nouvelles de son mari.

Elle a pu subrepticement et de loin apercevoir Abdessalam Attaoud depuis un lieu donnant sur ''Jnane Bricha'' et quand elle est revenue une semaine après, aucun signe ne lui indiquait qu'il y était toujours détenu.
 
Aissa Bouzidden : " Mon activité syndicale et culturelle était suffisante pour que je sois incarcéré "
Né le 7 août 1959 à Sidi Youssef (province d'Al Hoceima), Aissa Bouzidden est licencié en physique nucléaire à la faculté des sciences de Rabat. Membre actif de l'UNEM et d'associations culturelles tel que le ciné-club du Rif dont il fut le président, il sera arrêté une première fois en mars 1987 et maintenu en détention au poste de gendarmerie à Nador, pendant 15 jours avec plus de 600 élèves. En juillet 1989, il subira, au cours d'une deuxième arrestation qui durera un mois et demi et au cours de laquelle il subira des séances de torture inqualifiable. Accusé de " trafic de drogue " et d'incendie du drapeau national, Aissa Bouzziden sera condamné par la chambre criminelle d'Al Hoceima à 5 ans de prison sans que ne soit assuré son droit à la défense. 20 jours après cette condamnation, la cour d'appel prononcera, à huis clos, un verdit de deux années d'emprisonnement purgé à Al Hoceima puis à Oujda.

" Mon activité syndicale au sein de l'Union Nationale des Etudiants du Maroc et mon action culturelle dans le cadre du ciné-club du Rif dont j'étais le président étaient suffisants pour que je sois incarcéré ". Ainsi parle Aissa Bouzidden de son arrestation au lendemain des événements de 1984.

Dans les murs de la salle Mirador, immense réceptacle d'une émotion indicible, ce militant de la culture a affirmé que "le rayonnement du ciné-club du Rif auquel a adhéré nombre de personnes suite à l'interdiction de plusieurs associations culturelles après les événements de 1984, outre mon activité au sein de l'UNEM ont amené les autorités à m'arrêter et à s'acharner contre moi".

Il a rappelé les différents dépassements, l'abus de pouvoir et les arrestations dont ont été victimes les fils de la région du Rif au lendemain des évènements de 1984, ainsi que l'infini rétrécissement, décrété par les autorités, des activités politiques et culturelles.

M. Bouzidden a émis de l'espoir de voir disparaître à jamais de telles pratiques et mentalités qui entravent toute possibilité d'évolution et de progrès du pays à même d'assurer un avenir meilleur aux générations nouvelles. Revenant sur les pénibles péripéties de sa détention et de son emprisonnement qui ont commencé en mars 1987, M. Bouzidden a rappelé que son arrestation a eu lieu, la nuit, à son domicile. Il raconte avoir été conduit en compagnie de ses collègues vers une destination inconnue, à Nador, où une nouvelle phase de torture les attendait au point que sa main ait été paralysée pendant huit mois.
Il se souvient, comme hier et avec le même sentiment d'incompréhension : "après avoir été présenté devant le procureur du Roi nous étions surpris de le voir nous interroger sur la consommation du cannabis, après quoi nous étions condamnés à cinq ans de prison réduits à deux ans après appel ".
M'Hammed M'Rabet (Aqchich) : " Faire la vérité sur les évènements du Rif "
M'Hammed M'Rabet est l'un des frères de Haddou Aqchich porté disparu depuis 1956. Compagnon d'exil D'Abdelkrim Al Khattabi au Caire, Haddou Aqchich fera partie d'une " mission militaire " envoyée par le leader rifain à la faculté militaire d'Irak. De retour au Maroc, ce lauréat de l'université Al Azhar est arrêté à Tétouan par les autorités espagnoles. Il est incarcéré pendant trois mois à la prison " Al Khadir ". Une semaine après sa libération, en avril 1956, il est kidnappé de son domicile à Tassmint, par un commando armé. A ce jour, son sort est inconnu. Quelques années plus tard, lors des évènements du Rif (1958-1959) le père de Haddou Aqchich sera arrêté et condamné à la prison à vie. Il sera gracié en 1961.

M'hammed M'rabet, frère de Haddou Aqchich , ce compagnon d'Abdelkrim Al Khattabi au Caire, a formuler le vœu ardent de voir la vérité éclater sur les évènements du Rif entre 1956 et 1958, afin d'éviter que les violations passées des droits humains ne se reproduisent.

Dans son témoignage lors de la 7ème séance des auditions publiques d' Al Hoceima, M'hammed M'rabet a exprimé son espoir de voir ses enfants "vivre en paix et en sécurité". " Il faut tourner la page du passé " a-t-il affirmé.

Avec une émotion à peine contenue, M'Hammed a raconté l'histoire de son de son frère Haddou, sa proximité avec le leader rifain, sa mission à la faculté militaire d'Irakil , son retour au Maroc puis immédiatement après son arrestation par les autorités espagnoles et son incarcération pendant trois mois à la prison "Al Khadir". " Mon frère a été arrêté de nouveau, une semaine après sa libération par des militaires marocains. Ceux-ci avaient, perquisitionné le domicile familial et menacé les membres de ma famille. Ce qui a conduit Haddou à se rendre aux autorités en avril 1956 pour disparaître à jamais " témoignera M. M'Rabet.
Il a évoqué la souffrance de son père qui avait vainement frappé à toutes les portes à la recherche de son fils et qui est devenu à son tour un fugitif au lendemain des événements du Rif en 1958.

" Mon père a été condamné à la perpétuité. Sa peine a été commuée à 30 ans de prison puis à 10 ans. Pourtant, en dépit de la grâce accordée aux prisonniers du Rif, mon père est resté pendant 4 ans en prison avant d'en sortir complètement malade ", a conclu M'Hammed M'Rabat.
Abdallah Bouddount : " Ces auditions publiques préservent la mémoire "
Abdallah Bouddount est arrêté à son domicile, en 1984, au lendemain des manifestations de masse de Nador. Ce natif de Selouane, en 1964, est alors lycéen. Torturé au poste de gendarmerie de Selouane, il est accusé d'incitation aux manifestations et à la grève et d'atteinte à l'ordre public. Condamné à 5 ans de prison, il est tour à tour incarcéré à Nador, Taza et Fès.
A sa libération, Abdallah Bouddount fait l'objet d'incessantes intimidations et autant de menaces, dont celle de voir sa peine doubler au cas où il s'adonnerait à des activités partisanes ou associatives.

Pour Abdallah Bouddount, les séances d'audition des victimes des violations passées des droits de l'homme constituent un révélateur de "la libération de la mémoire et d'une perception plus audacieuse" des abus commis durant les années de plomb.
" L'audition des victimes des violations va dans le sens de l'enrichissement du dialogue national pour mieux préserver la mémoire, revisiter les pages du passé, appréhender les problèmes de manière saine. C'est aussi une manière de mettre en place les garanties juridiques et procédurales pour que ces violations ne se reproduisent plus ", a-t-il estimé.

Le témoignage de cette ancienne victime qui a connu, lycéen, les affres de la répression est résolument tourné vers l'avenir. En effet, A. Bouddount reviendra longuement sur la dynamique que connaît le Maroc, la conscience accrue qu'ont les citoyens de leurs droits humains et la volonté de SM le Roi Mohammed VI de promouvoir l'Etat de droit représentent "une opportunité historique et sociale pour mettre en place les moyens de transcender les séquelles du passé et de consolider, par voie de conséquence, la culture des droits de l'homme".

" Ma libération n'a pas pour autant mis un terme à mes souffrances. J'ai été soumis à une nouvelle série d'interrogatoires de la part de la Gendarmerie Royale. J'ai également fait l'objet de menaces dont celle de voir ma peine doubler ou encore que je sois privé de mes droits civiques. Résultat, j'ai eu bien des difficultés à trouver un emploi alors que je suis titulaire d'un diplôme d'études supérieures approfondies en sciences sociales depuis dix ans ".

M. Bouddount a par ailleurs appelé à élucider le sort de tous les disparus parmi les fils de la région, à remettre les dépouilles des personnes décédées à leurs familles et à lever toutes les entraves qui empêchent l'insertion sociale des victimes. Il estime enfin que "toute réconciliation doit tenir compte de la situation de la région à qui il convient de rendre justice à travers l'adoption d'une politique sociale claire à même de panser les blessures du passé et d'une approche globale intégrant les dimensions civilisationnelle et humaine du concept de l'équité".
Abdelhakim Benchemmach : " Difficile d'oublier cette blessure profonde et injuste "
Abdelhakim Benchemmach est arrêté le 2 janvier 1984 dans le village Beni Bouayach, province d'Al Hoceima). Il est alors accompagné de son vieux père de 80 ans, celui-là même qui avait passé quatre ans de prison en 1958 suite aux événements du Rif. Pendant deux jours, A. Benchammach est détenu au secret au poste des forces auxiliaires avant d'être transféré au poste de gendarmerie d'Al Hoceima puis au commissariat central de la police où il restera au secret pendant six jours. A. Benchemmach est ensuite incarcéré durant deux semaines au centre de la sûreté régionale d'Oujda puis conduit dans un lieu secret où, pendant 14 jours, il est maintenu en détention, menottes aux poignets et bandeau noir sur les yeux. Il n'est pas seul : plusieurs étudiants arrêtés à l'université Mohamed Ben Abdallah partagent ces mêmes conditions de détention. Le 20 juin 1984, il est écroué à la prison civile d'Oujda où il purgera une peine de deux ans de prison ferme.

Ni revanche ni vengeance. Ce sont les mots d'Abdelhakim Benchemmach pour expliquer qu'il ne réclamait pas " le jugement des tortionnaires ". " J'ai comme triomphé des tortionnaires parce que je suis sorti de prison sans que ma santé physique et psychique n'ait été atteinte ", affirme celui qui a été arrêté lors des événements de 1984 dans le village Béni Bouayach.

M. Benchemmach, qui avait été arrêté le 2 janvier 1984 et conduit dans plusieurs centres de détention avant de purger une peine de deux ans de prison ferme dans la prison centrale d'Oujda, a ajouté qu'il n'est pas encore parvenu à oublier "cette blessure profonde et injuste" qui empoisonne sa vie. " Je suis aujourd'hui incapable de faire face à ce torrent de tristesse, de regrets et de colère qui me ronge depuis 20 ans . Je n'arrive toujours pas à donner une réponse à ma fille de 9 ans, Malak, qui me demande pourquoi je suis toujours triste et en colère ".

Dans son témoignage, A. Benchemmach a retracé les différentes formes de peur et de terreur qui le terrassaient depuis son arrestation en 1984 à cause de sa participation aux activités de l'Union nationale des étudiants du Maroc. " Mon crime est d'avoir fait miens, avec l'enthousiasme de la jeunesse, les rêves et les espoirs de voir mettre en place une université marocaine où la pensée libre avait sa place" a-t-il lâché dans la nuit d'Al Hoceima, ce 3 mai 2005.

Le quotidien de la détention a alors plané dans cette salle du Mirador abritant la septième séance des auditions publiques. " Aucun dictionnaire ne saurait décrire les souffrances que j'ai subies durant ma détention. Pendant deux mois j'ai dormi dans les toilettes à cause de l'étroitesse de la cellule. J'ai dû affronter plusieurs maladies, comme la tuberculose, sans parler des conséquences des grèves de la faim ".

M. Benchemmach a saisi l'occasion pour rappeler les souffrances de sa famille à cause des provocations des autorités qui ont incendié ses réserves en blé, exposant ses proches à "une véritable famine". " Je souhaiterais seulement savoir pourquoi ma famille a été torturée et déchirée alors que mon père avait tout vendu pour acheter des armes aux moudjahidines de Mohamed Albdelkrim Al Khattabi et purgé à son tour cinq ans de prison ! ", s'est-il exclamé.

Conclusion presque sous forme de testament : " Tout ce que je souhaite avant ma mort, c'est de m'assurer que mes enfants vivront dans la paix et seront délivrés de la peur qui a régné sur la région pendant des décennies ".
Abdessalam Boutayab : " Construire le Maroc de demain en reconnaissant les atrocités du passé "
Né le 20 novembre 1961 à Al Hoceima, Abdessalam Boutayeb est arrêté le 10 janvier 1984 au motif de son appartenance à l'UNEM. Il se trouvait alors à l'intérieur même de la bibliothèque générale d'Al Hoceima. Incarcéré d'abord au poste de police de la ville, pendant une semaine, il est ensuite transféré dans un lieu secret à Oujda. Il l'identifiera plus tard : c'est le centre de détention des forces d'intervention rapide (BLS). Après avoir été écroué le 13 février 1984 à la prison civile d'Oujda, il est présenté à la justice et condamné, en première instance, à un an et demi de prison ferme puis à 3 ans, à la suite du jugement prononcé en appel. Une peine qu'il purgera en totalité à la prison d'Oujda. Au moment de son arrestation, Abdessalam Boutayeb était étudiant en histoire à la faculté des lettres de la ville d'Oujda.

" Un quart de siècle après mon arrestation, ma vie continue d'osciller entre tristesse et angoisse". Arrêté pour appartenance à l'Union Nationale des Etudiants du Maroc (UNEM), Abdessalam Boutayeb a qualifié la période de son arrestation d'"atroce" et de "sauvage" au regard des tortures auxquelles il a été soumis durant sa détention.

" Je n'oublierais jamais les nuits glaciales passées à la prison où j'étais obligé ainsi que mes compagnons de galère, de dormir à même le sol, les yeux bandés et les mains et pieds ligotés. Nous avons été condamnés sans savoir ce dont nous étions accusés au juste. Il y a eu cette accusation portant notamment sur notre responsabilité dans les événements d'Oujda alors que, moi-même au moment des faits je me trouvais à Al Hoceima ".

A Al Hoceima, A. Boutayeb lancera un appel poignant, demandant à toutes les parties, Etat et institutions, de reconnaître leurs fautes. " Cela contribuera à faire éclater de la vérité et à éviter que les exactions du passé ne se reproduisent ".

Celui qui a été incarcéré suite aux événements de 1984, a affirmé percevoir l'avenir du Maroc à travers les évolutions que connaît le pays en matière des droits de l'Homme. "Nous contribuons à tracer les contours du Maroc de demain à partir des atrocités du passé. C'est une tâche difficile qui ne peut être réalisée que par ceux qui croient en la capacité créative des peuples".
Hafidha El Yaazoubi : " Tout ce que ma famille demande, c'est la prise en charge des soins de mon frère "
Hafidha El Yaazoubi est la sœur de Farid El Yaazoubi. Au lendemain des événements de protestation de masse qui se sont déroulés à Al Hceima en 1984, Farid El Yaazoubi a été arrêté et présenté à la cour d'appel de Fès. Le 23 janvier 1984, il est condamné à trois ans de prison de ferme et à une amende de 500 dirhams pour atteinte à l'ordre public " et " activités portant atteinte à la sécurité ". Depuis sa libération le 22 janvier 1987, F. El Yaazoubi souffre de lourds handicaps physiques et psychologiques.

Emouvante jusqu'au bout de son témoignage, Hafiha El Yaazoubi a raconté l'indicible : les souffrances de toute une famille, la sienne, après l'arrestation de son frère, Farid, sous des chefs d'inculpation, selon elle, fallacieux.

Farid, menuisier, est arrêté dix jours après les évènements de 1984 . Il a alors 21 ans et il est accusé d'atteinte à "la sûreté de l'Etat ". "Comment un jeune analphabète ne sachant ni lire ni écrire pouvait-il porter atteinte à la sûreté de l'Etat ? ", s'est interrogée Mme. El Yaazoubi. " D'ailleurs mon frère a été contraint d'apposer ses empreintes sur le procès verbal ".

La sœur n'en finissait pas de livrer la douleur d'une famille dont la vie a basculé après la détention de l'un de leurs fils. La mère perd la mémoire, au point de ne plus reconnaître aucun de ses enfants, tombe dans le coma et décède quelques mois plus tard. " Nous avons vécu des moments difficiles alors que nous n'avions commis aucun crime ".

Hafidha El Yaazoubi poursuit son témoignage : " Farid a été condamné à trois ans d'emprisonnement et est tombé malade lors de la dernière année de sa détention sans pouvoir recevoir les soins nécessaires. Lorsqu'il est sorti de prison, son état de santé a empiré et les médecins n'ont pas pu diagnostiquer sa maladie. Mon frère est constamment alité. Il est paralysé et atteint d'une cécité partielle". " Tout ce que nous demandons, tout ce que demande ma famille demande à l'IER, c'est de prendre en charge les soins de Farid , s'il a encore a encore une chance d'être guéri", conclut-elle dans un murmure.
El Habib Azeriah : " Il faut réhabiliter les symboles de la région et réécrire l'Histoire du Maroc "
Dans la nuit du 15 février 1988, El Habib Azeriah est arrêté à son domicile et incarcéré au secret dans une villa à Fès. Il sera ensuite transféré au centre de Derb Moulay Cherif, à Casablanca, où il " séjournera pendant 9 semaines, puis au centre de police dit " Addakarate ", à Fès -il y restera 3 jours- et enfin à la prison civile de la même ville avant d'être présenté au juge d'instruction le 23 avril 1988. Après un procès qui a duré une année et demi, la chambre criminelle de Fès le condamne à 5 ans de prison ferme pour " appartenanceà une organisation clandestine, " distribution de tracts ", " atteinte à l'ordre public " et " manifestation illégale ". Il purge sa peinecomplète à la prison " Aïn Kadouss " à Fès. Il sera libéré le 2 avril 1993.

Le souvenir de son incarcération pendant les années 80 le renvoie sans cesse à une période douloureuse vécue par l'Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM). Une époque marquée par des jugements arbitraires à l'encontre des militants du mouvement estudiantin et en filigrane l'éradication de la pensée progressiste ." Je suis venu témoigner à la séance d'Al Hoceima non pas pour exprimer ma haine ou ma rancune à l'égard de quiconque, mais pour contribuer, en tant qu'ancien détenu politique et citoyen marocain, à l'édification de l'Etat de droit et d'une société qui a fait vœu de démocratie et de modernité ", a assuré El Habib Azeriah.

Pendant son incarcération, ce militant du mouvement estudiantin a enduré "toutes sortes de tortures physiques et morales". "Quoique je dise pour décrire les scènes de torture horrible que j'ai subie, je ne saurai guère restituer la réalité avec précision. Il s'agissait d'êtres sadiques qui vous infligent, avec une atrocité sans pareille, des supplices horribles allant de la flagellation jusqu'à la " tayara " ou avion (suspension), le chiffon...", a-t-il affirmé.

Et de poursuivre, explorant les tréfonds d'une mémoire collective : " Avant mon arrestation, des visiteurs nocturnes ont violé le domicile de ma famille au douar Izefzafen et provoqué des dégâts. Ni le puits au cœur de la maison et le silo de céréales n'ont échappé à leurs méfaits.Ces agissements ont rappelé à ma mère un incident survenu pendant l'année Ikbaren 58/59, lorsque des domiciles ont été investis de force, des femmes violées, des personnes éventrées, les biens des habitants brûlés et les récoltes détruites outre le bombardement par des avions militaires de douars entiers".

Abordant les évènements qu'a connus la région par le passé, il a estimé que ceux-ci symbolisent "la souffrance du Rif". Ces événements, qui marquent toujours "la mémoire des habitants du Rif", les ont "condamnés à l'exclusion, à la marginalisation et la non jouissance de la richesse nationale".

Selon M. Azeriah, ces évènements ont "privé toute la région des opportunités de développement et poussé ses fils à aller à la quête d'une vie digne chez ceux que nous combattions hier".

De la lecture des pages du passé et de la mission de l'IER, cet ancien détenu politique a une perception très claire, et tout particulièrement en ce qui concerne le Rif. " Le traitement de ce dossier exige le dévoilement de toute la vérité à travers des recherches embrassant toute la région, la révélation des fosses communes, la réhabilitation des symboles de la région et la préservation de la mémoire et ce, en réécrivant l'histoire du Maroc, en encourageant la recherche au sujet de la réparation du préjudice collectif et en mettant en oeuvre des moyens juridiques et des réformes politiques qui seraient une garantie contre la réédition de ce qui s'est passé".
  
Ahmed Ben Seddik " La création de l'IER est un prélude à la réconciliation "
Né en 1946 à Beni Hdifa (douar Ahdouden), Ahmed Ben Seddik est issu d'une longue lignée de résistants depuis les toutes premières heures de l'occupation étrangère. Lors des événements du Rif (1958-1959), son grand-père et son père sont arrêtés et tranférés à Targuiste. Ahmed, alors à peine âgé de 13 ans, arrive à se rendre à Targuist. Il y voit son père, détenu, travailler sous surveillance et son grand-père hospitalisé dans un état grave. Surpris par une sentinelle, l'enfant est capturé et torturé pendant trois heures. Il est également menacé de viol et de mort. Dans son témoignage, Ahmed ben Seddik décrit comment l'armée a encerclé et brûlé le douar de sa famille.

Comment un enfant de 13 ans peut-il réagir à des menaces de viol et de mort ? C'est l'histoire d'Ahmed Ben Seddik qui se rappelle comme hier comment un soldat l'avait menacé avec son arme, après l'avoir déshabillé, lui intimant l'ordre de choisir entre la mort et le viol. Après avoir refusé de se soumettre à l'ordre du soldat, il a creusé sa tombe avec ses propres mains, avant que le militaire ne renonce, à la dernière minute, à le tuer. C'était lors des événements du Rif.

M. Ben Seddik a par la suite raconté l'histoire de son père et de son grand-père qui avaient été arrêtés pendant 24 heures à Béni Houdaifa lors de ces mêmes événements, et transférés à Targuist. " J'avais 13 ans et j'ai parcouru 47 kilomètres pour les retrouver ".
Il retrouvera son grand-père, à l'hôpital, dans un état déplorable, les ongles et les dents arrachés, alors qu'il n'a pas pu reconnaître son père dont les traits ont complètement changé à cause de la torture et des mauvais traitements qui lui avaient été infligés. " Mon père et mon grand-père faisaient partie des moudjahidines qui avaient milité pour leur patrie et leur religion. Et ils ont subi de la part de leurs frères marocains, des tortures plus abjectes que celles que leur avait infligé le colonisateur espagnol".

Cette ancienne victime -il a été arrêté une deuxième fois par les Forces armées royales (FAR) dans sa maison, sise au douar Boussaleh, commune de Beni Abdellah (Al Hoceima), et conduit directement au centre de détention à Beni Houdaifa où il a subi toutes les formes de torture pendant 7 jours- s'est ainsi interrogé sur les causes qui étaient derrière la tragédie subie par sa famille et sa région tout entière, affirmant que "la réconciliation a débuté avec la création de l'IER qui nous a donné l'occasion d'exprimer nos attentes et nos douleurs comme moyen de panser ces blessures".

" Les doléances de ma famille ne portent pas sur l'obtention de postes ou de privilèges, mais sur la nécessité de jouir de la liberté chez nous, la garantie que ce qui s'est passé ne se reproduira plus et la mise en place de conditions permettant aux nouvelles générations de connaître une situation meilleure et de mener une vie paisible".
IER
7ème audition publique  des violations passées des droits de l'Homme


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