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Le coût économique et social de la contrebande au Maroc

La contrebande en provenance Sebta, Mlilya et Gibraltar au Nord, des îles Canaries au Sud, toute l'économie marocaine est prise dans un étau. L'ampleur de cette contrebande rend improductif tout investissement commercial ou industriel non seulement au Nord mais aussi dans d'autres régions du Maroc, les entrepreneurs et investisseurs potentiels sont vites découragés en dépit des incitants fiscaux et sociaux  en vigueurs.

Pertes économiques et financières considérables
Il n'est pas aisé de chiffrer les effets économiques et financiers d'une activité commerciale qui relève de la contrebande. Les statistiques officielles ne font aucune allusion à ce phénomène et il n'existe pas d'études ou enquêtes à l'échelle régionale ou nationale pour évaluer l'ampleur de la contrebande. Seule la presse marocaine aborde le problème de temps à autre en fonction de la conjoncture politique des relations espano-marocaines.
En fait, toute la région du Rif est restée pendant des décennies livrée à elle-même, à l'immigration, à la culture du cannabis, à la contrebande et au colonialisme espagnol.

L'essentielle de l'industrie marocaine est concentré dans le triangle Casablanca-Rabat-Kenitra,  et tant que la contrebande restait limitée à la région du Nord, elle ne soulevait guère de réactions. Toutefois, progressivement, le champ d'action de la contrebande s'est élargie et a regagné l'ensemble des régions tout en accaparant des parts de marché non négligeables aux entreprises installées hors du Rif.

Face à cette évolution, la survie des activités commerciales et industrielles est menacée et de nombreux entrepreneurs tirent la sonnette d'alarme en interpellant les autorités à intervenir. C'est le cas de  la Régie des tabacs (qui a été rachetée par un groupe espagnol), entre autre, qui évalue le coût de la contrebande pour le tabac à 70 millions d'euros pour 2001, dont 57 millions d'euros pour le Trésor public marocain (voir encadré).

Pour sensibiliser les pouvoirs publics et la société civile sur l'ampleur de la contrebande à l'échelle de tout le Maroc, la Chambre de commerce américaine au Maroc a organisé à Rabat une journée d'étude en 2002. Selon cette étude le chiffre d'affaires annuel de la contrebande au Maroc est de l'ordre de 15 milliards de Dirhams (1,5 milliards d'Euros). Ce montant avoisine la valeur des exportations légales espagnoles vers le Maroc ou cinq fois  le montant des transferts de près de 500 000 résidents marocains en Espagne (392 millions d'euros en 2005). ! Une perte sèche pour les entreprises et les pouvoirs publics.
Au niveau du développement du tissu économique, l'ampleur de cette contrebande est très visible au Nord, le Rif, une région qui compte plus de 7 millions d'habitants et qui ressemble à un désert économique et industriel.


Conséquences sociales
Selon les sources, entre 70 000 et 100 000 contrebandiers se rendent quotidiennement à Sebta et à Mlilya pour approvisionner le marché marocain. C'est unique au Maroc et c'est une véritable force de frappe commerciale impressionnante qui fait la prospérité des deux colonies dont le revenu par habitant est supérieur à la moyenne espagnole.

Il est absurde de continuer à penser que la contrebande procure du travail aux plus diminues de la population du Nord. Cet argument est souvent avancé par les autorités espagnoles pour minimiser l'ampleur de cette contrebande tout en lui attribuant un rôle social positif. Certains responsables marocains usent également de ce type d'arguments pour justifier leur inaction au niveau de la lutte contre la contrebande. La culture de cannabis procure des revenus aux pauvres paysans du Rif, la contrebande leur procure du travail et la boucle est bouclée. 

La réalité est tout autre, la contrebande, comme la culture de cannabis par ailleurs, est instrumentalisée par une certaine élite politique tantôt pour évacuer sa responsabilité dans le désastre économique et social de toute la région du Rif, tantôt pour influer sur les négociations avec l'Union européenne qui soutient et finance de nombreux projets dans cette région.
Après 40 ans de contrebande et de culture de cannabis, la population du Rif est toujours la plus pauvre du Maroc, la plus marginalisée et continue à enregistrer le taux d'immigration le plus élevé du Maroc. Le Rif ne profite ni de la contrebande, ni des cultures de cannabis, ni de transferts très importants des immigrés originaires de cette région. Dans ces conditions, la question légitime qu'on devrait poser est : à qui profite cette situation ?

Selon la chambre de commerce  américaine au Maroc, plus de 450 000 emplois directs (soit l'équivalent du nombre d'immigrés marocains en Espagne) ne sont pas crées à cause de l'existence et de l'expansion de la contrebande.  Nous estimons que les pertes directes et indirectes au niveau de l'emploi dépassent largement le double du chiffre avancé par la chambre de commerce américaine au Maroc.

En outre, les produits alimentaires de contrebande échappent à tout contrôle sanitaire ce qui constitue une menace très grave pour la santé des populations  et les intoxications alimentaires sont très fréquentes.  L'alcool qui se propage dans les douars et le tabac de contrefaçon créent aussi de nombreux problèmes sociaux auxquels il faut ajouter les drogues synthétiques à bas prix qui font des ravages au sein de la jeunesse. Il est certain qu'en l'absence d'une volonté politique et d'une stratégie de lutte contre ce fléau, toute la zone du nord restera comme un désert sur le plan du développement économique et industriel.

Stratégie de lutte contre la contrebande
La contrebande n'est pas un virus sans vaccin, de nombreux pays à travers le monde ont réussi à l'éradiquer ou à atténuer son ampleur. Dans le cas du Maroc, la lutte contre la contrebande n'est pas une question de moyens mais de volonté et de détermination politique. Nous analyserons une batterie d'instruments et mesures susceptibles d'éradiquer la contrebande:

Limiter la circulation des personnes à destination de Sebta et de Mlilya
Tout le monde est d'avis que les sources principales de la contrebande sont Sebta et Mlilya. L'Espagne facilite aux habitants frontaliers d y accéder sur base d'une simple présentation de la carte d'identité nationale alors que Sebta et Mlilya font partie de l'espace Schengen dont la circulation des personnes est réservée uniquement au ressortissants des pays membres.  Le Maroc pourrait répliquer en réduisant le nombre de personnes autorisées à entrer dans ces deux villes occupées. Il existe une panoplie de mesures permettant d'atteindre cet objectif: fixation d'un calendrier limitant les mois et les jours de visites autorisées, limitation de la durée des visites à une tranche horaire journalière, limiter le passage à une catégorie ciblée de la population,  et l'instauration d'un nombre maximum d'entrée par personne, entre autres.

Renforcement des contrôles des frontières
Il n'est un secret pour personne que les frontières du Maroc ressemblent à une passoire. La contrebande n'est pas une fatalité du ciel, son organisation et son développement sont  impossibles sans la complicité des douaniers, gendarmes et policiers marocains. Donc la lutte contre la contrebande est indissociable de la lutte contre la corruption généralisée aux postes frontières. La corruption est la principale arme des contrebandiers et trafiquants divers, il faudrait créer un corps spécial qui aura comme taches principales : mener une guerre sans merci contre la corruption et démanteler les réseaux de contrebande.
Au renforcement des contrôles aux frontières, il faudrait également organiser d'autres contrôles plus fréquents dans tous les points de stockage et de ventes connus pour la contrebande comme à Tanger, Tétouan, Fnidaq, Azila,  Nador…etc.
Il faudrait rappeler que les prix pratiqués à Sebta et à Mlilya sont très compétitifs par rapport à ceux pratiqués en Espagne. Mais les autorités espagnoles ont imposé un contrôle draconien et dissuasif à leurs ressortissants qui se rendent dans ces deux villes. Le même contrôle et avec la même sévérité s'applique à leurs ressortissants en provenance de Gibraltar.
Pourquoi le Maroc n'adopterait-il pas la même stratégie ?

Baisse des droits de douane sur les produits importés et contrôle des prix
Le succès des produits de contrebande auprès du consommateur marocain s'explique avant tout par leur  rapport qualité/prix. En effet, compte tenu de son faible pouvoir d'achat, le consommateur marocain compare et arbitre entre les produits importés ou fabriqués au Maroc et ceux de la contrebande de Sebta et Mlilya. La pratique quotidienne a montré que le rapport qualité/prix pour de nombreux produits fabriqués ou importés au Maroc est inférieur à celui des produits similaires de contrebande.

Le niveau élevé des prix au Maroc s'explique, d'une part, par le poids des droits de douane sur les produits finis et sur les intrants, et d'autre part, par la présence de producteurs et distributeurs jouissants d'une position dominante et de structures monopolistiques dans de nombreux  secteurs économiques.

Au Maroc, les droits de douanes ont surtout protégé, pendant des décennies, les intérêts de quelques particuliers. L'absence de la concurrence a eu des effets néfastes sur la créativité et l'innovation tout en favorisant des niches de rentiers très dommageables pour la modernisation de l'économie. D'où le développement de la contrebande qui devient le moteur du secteur informel.

La multiplication par quatre de la part du marché des produits chinois en trois ans montre que des progrès significatifs ont été réalisés au niveau de la libéralisation de certains secteurs de l'économie marocaine.
Contrairement aux réactions hostiles de certains milieux de la bourgeoisie compradore marocaine, la performance des produits chinois au Maroc est bénéfique pour l'économie marocaine pour au moins deux raisons :
D'une part, elle constitue un choc externe qui va contribuer à secouer l'archaïsme, l'inertie et le comportement de rentier qui caractérise l'entreprise marocaine. D'autre part, compte tenu de leurs bas prix, les produits chinois importés légalement vont se substituer aux mêmes produits chinois de contrebande. Donc c'est un gain pour l'économie marocaine et une perte pour le commerce de contrebande de Sebta et de Mlilya.

Progressivement mais sûrement,  un vent de liberté souffle sur l'économie, secteur après secteur, filière après filière, les protections artificielles disparaissent. L'entrepreneur marocain subi les chocs au lieu de les anticiper et de les intégrer dans sa stratégie. Avec la mondialisation et la signature par le Maroc d'accords de  libéralisation de l'économie  (accord avec l'UE en 2010, entre autre), les chocs externes futurs seront plus sévères pour les rentiers mais bénéfiques pour le consommateur. Les entreprises marocaines devraient s'adapter ou disparaître du marché et pour certaines d'entre elles, leur disparition est plus bénéfique pour l'économie marocaine que leur survie.

Qualité des produits et éducation du consommateur
Il n'y a pas que le différentiel des prix qui incite le consommateur à acquérir des produits de contrebande, la qualité des produits fabriqués au Maroc et destinés au consommateur marocain est un facteur déterminant.
Il est important de rappeler qu'il y a une idée répandue au sein de certains producteurs et distributeurs marocains selon laquelle le consommateur marocain n'a pas d'exigence particulière par rapport à la qualité des produits. On retrouve cette mentalité paternaliste dans de nombreux secteurs et discours même quand il s'agit d'aborder la démocratie.

Ainsi, dans de nombreux secteurs de production et de distribution alimentaire et non alimentaire, la qualité des produits fabriqués au Maroc varie en fonction de leur destination: Les produits destinés à l'exportation respectent les critères et les normes de qualités, par contre les produits destinés au consommateur marocain laissent à désirer aussi bien au niveau de la qualité qu'au niveau de leur prix. Il ne s'agit pas d'une politique de segmentation de marché, car il y a une grande différence entre une politique de différenciation de produits qui relève d'une stratégie pour cibler le client en fonction de ses goûts et de son pouvoir d'achat et une politique de produit qui méprise le consommateur en lui imposant des produits de basse gamme et de qualité médiocre. 

Par conséquent, s'il est important de sensibiliser le consommateur aux risques qu'il encoure en consommant les produits qui échappent à tout contrôle sanitaire et aux effets négatifs de la contrebande sur l'emploi et le développement économique en général, il est encore plus important d'inciter les producteurs et les distributeurs marocains à faire un effort considérable en matière de la qualité de leurs produits et à revoir leur prix.

Accroître les investissements au Nord
Il y a une vérité incontournable qu'on ne répétera jamais assez : sans l'éradication de la contrebande et des cultures de cannabis il n'y aura point de développement au Nord, le RIF, et sans le développement du Rif il n y aura pas de développement du Maroc.

Le bilan de 10 ans de présence de l'Agence de développement du Nord est décevant. Cette Agence a été créee en 1996 sous pression  et avec le soutien financier de l'Union européenne pour amorcer le développement du Rif afin de freiner l'immigration et encourager des cultures de substitution au kif. Après une décennie et en dépit de l'aide financière importante de l'Union européenne, l'échec est total: l'immigration s'est intensifiée et la surface des cultures de cannabis a été multipliée par quatre en se répandant dans des provinces qui ne connaissaient pas cette culture.

Le développement du Nord passe avant tout par le développement des infrastructures inexistantes dans cette région. Développement des voies de communications routières, ferroviaires, maritimes et aériennes sans oublier la santé l'éducation et la formation.

Au niveau du tissu économique, ce n'est pas avec des projets de micro-crédits d'élevage de lapin  qu'on va éradiquer la contrebande, le kif et l'immigration. Le décollage du Rif nécessite des investissements massifs surtout dans le tourisme. Exploiter les potentialités de la région face à la saturation la côte méditerranéenne des pays européens. Mettre en valeur ces centaines de km de côtes vierges de l'Est à l'Ouest et en faire une destination touristique du premier ordre.
Le Rif dispose d'énormes atouts touristiques: la plus belle Médina andalous du Maroc à Tétouan, la ville andalous de Chefchaouan, Tanger l'internationale, Azilah, Lararche, Volubilis, Fès, Al Hoceima et ses criques, Taza et ses grottes,  Mekhnès, Oujda, Nador, Sebta et Mlilya…la chaîne du Rif et son cèdre, …etc. Il y a des merveilles  à découvrir et à valoriser. Mais à force de regarder vers le sud les décideurs on ont fini par attraper un torticolis qui les empêche de regarder vers le Nord…

Le Maroc fonctionne comme s'il avait une seule façade maritime l'exploitation de son ouverture et de sa proximité de l'Europe est marginale comparée aux pays voisins.
En plus des atouts touristiques, le Rif a de nombreuses autres cartes qui lui permettent de jouer pleinement son rôle dans le bassin méditerranéen : développent de l'industrie agroalimentaire destinée à l'exportation, développement de l'industrie de pêche (le Maroc est le seul pays de la méditerranée qui exploite le moins ses ressources halieutiques ), l'industrie de textile, l'artisanat, les services…etc.

Le lancement de la zone Offshore de Tanger est un succès incontestable au niveau de l'emploi, c'est ce qu'il faut pour décoller le Rif. Pourquoi ne pas faire de tout le Rif une zone Offshore pendant une période bien déterminée à évaluer périodiquement ? ou au moins multiplier ces zones le long de la côte (Tétouan, Al Hoceima, Nador, ...). C'est une alternative plausible et viable, elle permettra certainement d'éradiquer ou d'atténuer la contrebande, la culture de cannabis et stabiliser les candidats à l'immigration.
Le développement du Nord nécessite une stratégie multidimensionnelle, le projet de port TangerMed et de l'autoroute coutière sont de bons projets non seulement pour le Nord mais pour tout le Maroc. Mais c'est insuffisant pour le décollage économique de la région.

La contrebande a détruit l'emploi et le tissu économique de toute la région du Nord, elle sabote l'effort et dissuade les investissements, elle menace la survie des entreprises dans d'autres régions, elle contribue à la création et au développement de réseaux mafieux. Les revenus de la contrebande qui s'ajoutent ceux de la drogue renforcent la capacité de nuisance du secteur informel, développent la corruption au sein des institutions de l'Etat et la frontière entre les activités légales et illégales devient très mince aux yeux du citoyen ordinaire. Cette situation est très néfaste pour le processus démocratique au Maroc et il est important que les autorités marocaines donnent un signal fort et crédible pour monter à l'opinion publique que cette situation est incompatible avec le nouveau Maroc.

Source: www.sebtamlilya.net




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