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Dialogue des cultures et des spiritualités
Vers une mondialisation nouvelle

Selon Thierry Verhelst (1) Nous sommes à une époque charnière.
D'un côté monte un péril. Il se manifeste à tous les niveaux : écologique (avec, par exemple, une qualité d'alimentation en déclin), économique (avec, entre autres, l'apartheid imposé par les 20% les plus favorisés de la population aux 80% les plus pauvres), moral (avec, notamment, le drame du suicide des jeunes)… Le monde fonce comme un avion dans la nuit, sans pilote à bord. La lucidité commande d'en tenir compte.

D'un autre côté, cependant, croît ce qui pourrait bien nous sauver : l'imprévu d'une grande mutation, considérée par Michel Serres comme aussi importante que le néolithique ou la révolution française.

En ce nouvel âge axial qui est le nôtre, les anciens repères se perdent, laissant présager de la possible érection d'un nouveau monde. C'est donc un danger. C'est aussi une opportunité. Un deuxième aspect qui n'est pas moins fondamental. Même s'il s'avère moins spectaculaire. L'arbre qui tombe fait toujours plus de bruit que la forêt qui pousse…

Métastrophe
Quand tout se bouscule, une prise de conscience peut se produire. C'est l'idée du regretté Paul Ricoeur, qui indiquait qu'en période de crise personnelle ou collective, nous avons le choix entre la catastrophe ou la " métastrophe ". Métastrophe ? Un néologisme qui témoigne d'une mutation profonde. Celle de notre culture. Celle de nos attitudes. Celle de nos comportements concrets.

L'heure n'est donc pas à l'abattement ! L'espérance est plus que légitime. Encore convient-il de l'enraciner dans un sol approprié. Non pas dans la terre aride d'une extrapolation du passé. Mais bien dans le terreau fertile d'une confiance en l'inédit, en l'inouï, en l'invisible.

Car si l'autodestruction est de l'ordre du possible, l'imprévisible, l'inattendu, " l'improbable " le sont tout autant. Les plus grands bouleversements de l'Histoire n'ont jamais été anticipés. Encore moins programmés. Ils sont toujours passé inaperçus dans un premier temps. Et si - d'une certaine manière - ils ont été initiés, c'est à la marge. Par des personnes qui refusaient de se soumettre au discours dominant de leur époque. Par des hommes et des femmes qui restaient souvent incompriss de leur entourage. Par des marginaux qui n'avaient pas eux-mêmes pleinement conscience de ce qu'ils étaient en train d'accomplir.
Reste, pour les éventuels candidats précurseurs, à emprunter la bonne direction.
Pour la trouver, les cultures métissées du Sud semblent pleines d'enseignements. Par leurs aspects positifs autant que par leurs errements.

En la matière, notre conférencier parle d'expérience. La fréquentation de l'autre hémisphère lui a en effet ouvert les yeux à un triple titre. D'abord, elle lui a fait découvrir qu'il avait une culture. Ensuite, que cette culture était celle de la modernité. Enfin, que son " trop-plein " d'efficacité et de dynamisme à l'occidentale masquait le vide d'une part manquante : celle renvoyant à un déficit de reliance, d'empathie, de solidarité…

Cette révélation l'a interpellé. Mais pas au point de l'inciter à rejeter en bloc sa propre culture. Qu'elle porte sur soi-même ou sur l'autre, la haine est toujours mauvaise conseillère, rappelle Thierry Verhelst. Il est préférable de chercher à voir les richesses et les limites de chacun. D'où la question qui, depuis lors, taraude notre homme : en quoi la tradition et la modernité peuvent-elles se féconder mutuellement ?

L'avenir, en effet, est à l'enrichissement réciproque des cultures du monde. Telle est la conviction profonde de l'intéressé. Qui y va de ses trois illustrations…

Entre fusion et séparation, la reliance
Dans les cultures traditionnelles, c'est le cosmos qui prédomine : le rôle de l'homme est de s'insérer dans le " grand tout " de l'ordre cosmique et de faire acte d'allégeance  aux lois de l'univers.

Rien de tel pour nos cultures modernes où l'homme se réserve à lui-même la place privilégiée : vive l'autonomie, la maîtrise, la compétition avec l'autre, avec le monde… et même avec Dieu ! Place aux implacables exigences de la séparation ! Et tant pis pour la douce bienfaisance de l'harmonie !

L'une comme l'autre, ces deux visions ne confinent-elles pas à l'excès ? Notre société n'est-elle pas appelée à se recentrer sur la formule intermédiaire d'une union, d'une relation, d'une reliance entre cette fusion régressive et cette séparation stressée ?

Entre magie et mystification, le réenchantement
Là où les cultures traditionnelles appréhendent révérencieusement le sacré et la magie, nous, les modernes, ne percevons que mystification à combattre radicalement, voire obscurantisme à pourfendre sans état d'âme. Seuls comptent, à nos yeux, la matière et le mécanique. D'où le tapis rouge déroulé à la science et à la technique. Deux références absolues qui tendent à reléguer l'émerveillement aux oubliettes du progrès technologique et de son pendant économique : la croissance. 

" La croissance infinie est un mauvais infini", expliquait pourtant Hegel. C'est en effet le règne du " jamais assez " et du " toujours plus ", auquel n'échappe pas non plus notre conception, devenue aveugle, du progrès. Ne convient-il pas plutôt de nous repositionner entre magie et mystification ? De réenchanter notre monde sans tomber dans le piège de la superstition ?

Entre communauté et individu, la personne
Dans les sociétés traditionnelles, c'est le groupe qui fait l'homme. L'accent est mis sur la vie communautaire, sur l'enracinement dans le collectif et sa tradition. En découlent, certes, un conformisme social et une soumission aux anciens parfois étouffants. Mais d'un autre côté, les bienfaits de la solidarité sont au rendez-vous.

Quel contraste avec la grande solitude de la modernité, qui privilégie, elle, l'individualisme, l'autonomie, l'épanouissement personnel, l'identité séparée et la quête d'un bonheur au singulier ! Le bilan ? Les Droits de l'Homme et la démocratie, bien sûr. Mais aussi un déracinement généralisé. Car le conformisme a cédé le témoin à la recherche de l'originalité, de l'excellence et du " génial " alors que la solidarité a été reléguée au rayon des lois et de la sécurité sociale.

Une voie nouvelle ne passerait-elle pas par le souci d'une mise en adéquation des points forts de la tradition et des atouts de la modernité : enracinement et solidarité d'une part, respect de l'altérité et ouverture extra-communautaires d'autre part ?

" Tout m'enrichit " dit le Petit Prince de Saint-Exupéry. Entre la tradition du mythos et la modernité d'un logos centré sur la raison et sur la dichotomie du " ou… ou… ", pourquoi pas, donc, une intelligence cordiale ? Pourquoi pas un dépassement de l'objectivité froide, mis au service d'un sujet qui redeviendrait plus important que l'objet ? Pourquoi pas des " Droits de l'Homme " élargis à des " Devoirs humains " ?

Bonnes nouvelles…
Pour Georges Bernanos, " la modernité est un complot contre la profondeur ". Osons croire qu'il ne s'agit que d'une crise d'adolescence. Que l'heure viendra, bientôt, de passer à l'état adulte. Qu'il convient, pour l'heure, de se poser les bonnes questions…

Comment accéder à la reliance ?
Comment réenchanter notre monde ?
Comment libérer la personne qui sommeille si souvent dans l'individu ?

Ces questions se posent, aujourd'hui, avec une insistance toute particulière. Car il manque plus que jamais, chez nous, d'une force vitale, d'une résilience. Telle est la mauvaise nouvelle dont est porteuse notre époque. Une époque qui, a contrario, peut heureusement aussi se prévaloir de trois bonnes nouvelles...

. D'abord, la mutation est en train de se faire. Elle est favorisée par la mondialisation. Internet, notamment, favorise l'ouverture à l'autre.

. Ensuite, il y a, surtout chez les jeunes, moins d'arrogance envers la différence. Un exemple ? La coopération au développement a dépassé le stade de la pure et simple " occidentalisation " déguisée parce que l'homme occidental post-colonial a pris conscience qu'il n'est pas le seul être civilisé.

. Enfin, les institutions religieuses connaissent aujourd'hui une crise majeure et bienvenue. N'acceptant plus leurs discours dès lors qu'il tend à disqualifier l'être humain, nous sommes portés vers une spiritualité adulte et libre qui met fin à toute religiosité infantilisante. Des athées et des croyants découvrent que l'homme est fait pour l'amour et pour le don.

Et si, mine de rien, le XXIe siècle était appelé à devenir celui de l'altérité, de la solidarité et de la spiritualité… ?

Christophe Engels

(1) Docteur en droit, Thierry Verhelst est consultant, enseignant dans plusieurs universités, responsable d'ONG et prêtre orthodoxe. Il a écrit " Des racines pour l'avenir. Cultures et spiritualités dans un monde en feu " (L'Harmatan, Paris, 2008).


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