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Développement humain et gouvernance démocratique au Maroc

En dépit des avancées importantes réalisées durant les quinze dernières années, notre pays souffre encore de déficits sociaux, de déficits démocratiques et de genre et de la faible intégration interne et externe de ses structures économiques. Autant de facteurs qui menacent sa cohésion sociale et sa stabilité interne, bloquent son décollage économique et inhibent sa transition démocratique.

Dès lors, comment rompre les cercles vicieux de ces déficits et enclencher les cercles vertueux du développement global et intégré? Quelles pratiques démocratiques instaurer et quels rapports structurels privilégier entre le développement humain et la gouvernance démocratique, afin de renforcer leurs synergies et de conditionner leur marche équilibrée en matière de réalisation progressive d'un projet de société moderne et démocratique?

Afin de relever les défis du développement humain, de la gouvernance démocratique et de leurs convergences positives, nous proposons une démarche qui s'articule autour de trois axes : primo approfondir nos choix de projets de société fédérateurs, en articulant mieux leurs dialectiques, dans le cadre de consensus et de pactes nationaux ; secundo, adopter une stratégie de la régulation sociale offensive en liaison étroite avec la gouvernance démocratique ; et tertio, développer la citoyenneté active, la démocratie participative et la proximité du pouvoir.

Pilier fondamental de l'édification d'une société moderne, la démocratie qui est le moins mauvais des systèmes politiques inventés par l'humanité, est fondée sur le respect de la liberté et de l'égalité. Ce n'est pas une fin en soi. C'est un choix de société pour la prise en charge des desseins de la collectivité nationale, la gouvernance des affaires publiques et l'amélioration du bien-être des citoyens.

La démocratie suppose des élections libres et transparentes, un pluralisme politique, la liberté d'expression et la séparation des pouvoirs. Mais elle n'est pas réductible à cela. En tant qu'ensemble cohérent de principes, de valeurs et de normes d'organisation sociale et politique pour une meilleure division du travail entre les pouvoirs au sein de l'Etat, la démocratie offre des mécanismes institutionnels pour garantir le règlement consensuel des conflits, la gestion pacifique des changements et l'alternance au pouvoir selon la culture de rendre des comptes et les résultats du suffrage universel. Mais la pratique démocratique saine et constructive est celle qui apporte une plus-value en termes de développement et qui n'entraîne pas un affaiblissement structurel de l'Etat et de ses institutions constitutionnelles.

Le pessimisme de l'analyse critique objective de nos trajectoires de développement ne doit nullement réfréner l'optimisme de la pensée et le volontarisme de l'action stratégique pour mieux affronter les défis du futur. L'un des défis réside, en effet, dans l'approfondissement de nos choix de projets de société audacieux et fédérateurs avec une meilleure articulation de leurs dialectiques économiques, sociales, politiques et culturelles et leur déclinaison sous forme de stratégies, de politiques et de programmes intégrés de développement, dans le cadre de "consensus et de pactes nationaux" entre l'ensemble des acteurs du développement.

Le Maroc est sur la bonne voie, il progresse sur le double plan économique et humain, mais à des rythmes qui sont relativement insuffisants pour affronter les défis du développement. Il doit pouvoir surmonter les problèmes liés à la lenteur des sentiers de croissance économique, aux trajectoires moyennes de son développement humain, à la forte polarisation spatiale des activités économiques, à la faible diversification du système productif et à la persistance de fortes inégalités sociales et régionales.
Il doit aussi accélérer le rythme des réformes macro-économiques et sectorielles et capitaliser entièrement les effets de celles engagées en termes de synergies, pour augmenter les gains de productivité, les avantages compétitifs et la production de richesses pour pouvoir opérer une redistribution des revenus et une amélioration des conditions de vie des gens.

Des actions volontaristes doivent également être engagées et porter, particulièrement, sur des choix judicieux d'investissements et de technologies, notamment dans les secteurs de pointe et à forte valeur ajoutée, sur le développement de la compétitivité des territoires, de la spécialisation régionale et de l'intégration entre universités et systèmes productifs, sur le renforcement de l'efficacité du système d'éducation et d'enseignement et de l'adéquation éducation-formation-emploi et sur l'approfondissement du processus de décentralisation, de déconcentration et de construction régionale, dans le cadre de l'élargissement des bases de la croissance et de la réduction des inégalités sociales et spatiales.

Au cours des quinze dernières années, le Maroc a engagé des ruptures profondes en matière de traitement des questions sociales et politiques qui se sont traduites par le passage de la conditionnalité sociale et l'ouverture politique, à l'accélération du développement humain et l'engagement de la transition démocratique. De nouveaux référentiels sont adoptés en matière de développement humain, d'Etat de droit, de gouvernance et de respect des droits de l'Homme. De nouveaux repères sont également établis en matière de réconciliation avec la mémoire historique des droits de l'Homme, le statut des femmes, les réalités du monde rural inutile et avec les problèmes des périphéries et quartiers urbains marginalisés.

Dans ce cadre et afin de pouvoir induire les transformations sociales majeures, les problématiques du développement humain et de lutte contre la pauvreté et les inégalités doivent non seulement être encastrées au cœur d'une stratégie de la régulation sociale offensive et au sein des dynamiques d'ensemble du développement, mais également étroitement liées à la gouvernance démocratique et à l'instauration d'un Etat-Nation moderne.

Dans ce sillage, l'Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH) lancée par Sa Majesté le Roi, le 18 mai 2005, a marqué une rupture avec les approches et les stratégies de l'action sociale passées et a consacré un changement de paradigme en matière de développement social. Constituant un tournant décisif en matière d'accélération du développement humain et de lutte contre la pauvreté et la marginalité, cette initiative s'intègre parfaitement dans le cadre d'une stratégie de "la régulation sociale offensive", du renforcement des soubassements de la cohésion sociale et de l'affirmation de la prééminence de l'Etat en matière de garantie des "conditions objectives et permissives" de l'exercice des droits et des obligations attachés à la citoyenneté.

A la mesure de l'efficacité sociale de ses projets et de l'impact profond de ses programmes complémentaires sur les populations cibles et les espaces territoriaux prioritaires, l'INDH aura sans doute des implications politiques profondes, des retombées en matière de mise à niveau sociale et des effets profonds sur la restructuration du champ social, politique, idéologique et religieux, en termes de légitimation /délégitimation des formations politiques en présence, de gouvernance démocratique et d'ancrage de la citoyenneté responsable. Dans ce sillage, le travaux d'évaluation ex-post et de suivi de l'évolution des indicateurs qui seront entrepris par l'Observatoire de l'INDH, dont le conseil s'est réuni au début de décembre 2006, auront un rôle important en matière d'élévation de l'efficacité sociale et de renforcement de l'impact des projets qui seront réalisés dans le cadre de l'INDH.

Une autre rupture d'ordre politico-idéologique concerne la création de l'Instance Equité et Réconciliation avec pour objectif de connaître la vérité sur les pratiques du passé en matière de violation des droits de l'Homme pour éviter leur répétition, d'indemniser les victimes pour les préjudices individuels et communautaires subis et de sauvegarder et de réconcilier les Marocains avec leur mémoire historique.

Le travail important accompli par l'IER mérite d'être salué comme une expérience singulière dans le monde arabe. Mais l'approche de l'IER en matière d'indemnisation des préjudices communautaires semble sélective et restrictive parce qu'elle a laissé à l'ombre plusieurs régions et territoires du pays, qui ont été victimes d'abus de pouvoir et de dépassements graves dans l'exercice de l'autorité et privées pendant de longues années de leur droit légitime au développement.

Dans la même lignée, la démarche originale du Rapport du Cinquantenaire du développement humain et perspectives 2025 mérite d'être soulignée et son contenu précieux débattu, parce qu'il a procédé à une évaluation rétrospective objective des trajectoires passées du développement humain et proposé des perspectives à l'horizon 2025 pour relever les défis du développement humain global, dans le cadre de la conquête volontariste d'un futur meilleur pour le Maroc. Il s'agit là d'un travail de grande facture, pour une offre de débat aux protagonistes, auquel nous avons modestement contribué. A moins de considérer que c'est de "la responsabilité des politiques", l'opérationnalisation des perspectives 2025, avec leur extension à l'horizon 2030 et leur déclinaison sous forme de stratégies, de politiques et de programmes d'action chiffrés à moyen terme, auraient mérité plus d'attention et de développements, pour enclencher les débats que ce rapport ne manquera pas de susciter, particulièrement à la veille des élections législatives de 2007.

Une nouvelle culture du développement qui se soucie de la mise en place progressive d'un Etat moderne, démocratique, social et territorial au Maroc, devrait avoir essentiellement pour fondements la démocratie participative, la citoyenneté active, le respect de l'Etat de droit et des droits de l'Homme, la libre initiative, l'égalité des chances d'accès au développement et les solidarités positives.

M'HAMED ZRIOULI
Libération, Maroc
19/12/2006)


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