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Emploi et croissance au Maroc

       
1 L'évolution de l'économie marocaine semble infirmer l'existence d'une relation étroite entre l'emploi et la croissance C'est une idée défendue  parfois par des observateurs et le décideur public . Que vous inspire cette idée ?

Je dois tout d'abord préciser que la croissance est un terme très particulier qui peut avoir des connotations idéologiques et par conséquent  très limité pour aider à la compréhension des dynamiques sociales et économiques. Les fondateurs de ce qu'il convient d'appeler l'Economie Politique parlaient, et à juste titre, de la richesse des nations. Ibn Khaldoun développe ses thèses autour de l'histoire des civilisations. Les économistes les plus réalistes sont maintenant presque unanimes  pour ne plus limiter la création de la richesse à une simple variation du PIB, synonyme de la croissance dans les modèles néoclassiques.

Pour rester minimaliste sur le plan de l'analyse, je préfère parler en termes de développement pour un pays comme le Maroc. En effet, le développement englobe une croissance économique soutenue sur une longue période, mais aussi des progrès en termes de santé publique, d'accès au service publique, à un logement décent et à une éducation de qualité. Dès lors, un consensus s'est dégagé, parmi les économistes pour insister sur la qualité de l'éducation et de la formation professionnelle,  sur la recherche-développement, les services publics, des règles transparentes de la concurrence, le respect du droit du travail… comme déterminants fondamentaux de la croissance. Toutes les études récentes insistent en effet sur la qualité des institutions comme préalable à la croissance et au développement.

Maintenant on peut donc comprendre pourquoi la croissance au Maroc n'est pas créatrice d'emploi et donc de richesse et  ne peut pas conduire à une réduction des inégalités sociales.

Personnellement, je pense que le régime de croissance au Maroc est très fortement dépendant de chocs exogènes sur lesquels le Maroc n'as pas  ou a peu de prise (le climat, le flux des touristes, le transfert de marocains installés à l'étranger, les crises économique et financières internationales…..etc)  car il n'a pas une politique économique crédible au sens scientifique du terme. Autrement dit, plus de 50 ans après notre indépendance nous n'avons pas réussi à construire une économie nationale dont les socles auraient pu être le capital humain, une agriculture moderne et  une politique industrielle  au service du développement local et d'une convergence entre toutes les régions.

L'économie Marocaine est victime des situations de rente à tous les échelons ; elle est en effet à la merci de mécanismes irrationnels difficilement compréhensibles  pour l'économiste  et dont les conséquences à long terme sont néfastes pour le Maroc.
Le fait que notre régime de croissance soit principalement régi par de telles règles, l'impact sur l'emploi et le bien être des citoyens ne peut être que transitoire, voire inexistant. Pour que notre  marché du travail  puisse se moderniser et créer des situations d'emploi pérennes et dignes , il faudrait que la croissance soit stable, saine et équitablement répartie, sur une longue période.

Les contrats qui sont proposés aujourd'hui, via l'ANAPEC,  pour stimuler l'emploi sont une aberration que tout économiste raisonnable rejette. La relation salariale a besoin de la stabilité pour qu'elle puisse s'épanouir et être au service de l'entreprise et du salarié. Je ne peux aussi m'empêcher de dire que ces contrats sont une véritable violation des droits des travailleurs et notamment des jeunes sortants du système de la formation professionnelle ou encore de l'enseignement général. Ces contrats entérinent encore plus la fragilité de notre système productif.

N'oublions pas qu'après la deuxième guerre mondiale c'est autour d'une relation salariale stable que l'Europe s'est reconstruite et que sa croissance a pu être bâtie sur le long terme. Les marchés internes, cette institution  d'un capitalisme social démocrate, a  permis aux citoyens de croire à des projets nationaux et faire en sorte que les destins collectifs puissent aller de pair avec les avec destins individuels.

On ne peut pas prétendre moderniser l'économie marocaine par une logique qui tire vers le bas, c'est invraisemblable
La précarité de l'emploi au Maroc est le signe tangible, à qui veut l'entendre, de la fragilité de notre économie. Un marché du travail précaire s'oppose à toute stratégie de développer des mécanismes d'apprentissage, d'investissement dans la connaissance et le capital humain des travailleurs  qui sont les conditions préalables pour qu'une économie intègre efficacement la mondialisation et puisse émerger.

La pression à la demande, de la part des jeunes diplômés,  pour intégrer le secteur public s'explique aussi par la défaillance d'un secteur privé qui fait très peu de place à des trajectoires salariales valorisantes et partage très peu ses rentes avec ses principaux piliers : les travailleurs. Les revendications des jeunes diplômés je les comprends parfaitement, ils sont rationnels dans une économie qui manque de rationalité , même si je crois et suis profondément convaincu que le secteur public, à l'état où il est, doit profondément se moderniser et  que ce n'est pas la solution efficiente pour ces diplômés.

2 Comment peut-on d'après vous stimuler la croissance  au Maroc
Je pense que les économistes ont développé une variété d'outils pour tenter de comprendre les mécanismes qui peuvent être source de croissance , cela va de la politique de change à la politique industrielle en passant par la fiscalité, les politiques budgétaires, la politique salariale, de pouvoir d'achat et ainsi de suite. Les recettes ne manquent, il serait malhonnête de restreindre le débat à ce niveau.

En effet, la croissance et le développement  doivent relever des choix politiques assumés et non plus être sous la seule responsabilité de technocrates. Le Maroc a mis au point ce que l'on appelle un plan Emergence, certes, mais je tiens à souligner que ce plan repose sur un diagnostic tout à fait biaisé au départ et surprenant par sa naïveté analytique et le peu de sa crédibilité scientifique. Il part d'un déterminisme fallacieux, que je déconseille à mes jeunes étudiants et doctorants,  et d'une idéologie économique totalement dépassée dans les pays les plus avancés en institutions démocratiques.  La manière dont ce plan a été préparé, et à qui il a été confié,  ne peut pas être acceptée dans le monde occidental et je sais de quoi je parle. J'aurais le temps, dans quelques semaines, je l'espère, pour revenir en détail sur  ce Plan et montrer que d'autres stratégies sont possibles pour une Economie Nationale au service du citoyen et du progrès économique et social.
Ceci étant, je dois tout de suite préciser que s'il y a quelque chose que les économistes ont bien compris c'est qu'il est plus facile d'enclencher un processus de croissance que de le soutenir. Le deuxième mouvement est beaucoup plus difficile car il nécessite des mutations structurelles et institutionnelles de long terme alors que le premier peut résulter d'une bonne politique volontariste.  L'instabilité significative des taux de croissance dans un pays comme le Maroc en est une parfaite illustration. L'ignorance de cette distinction conduisant à fixer un agenda de politique économique indifférenciée selon les  pays est totalement irréalisable (les PAS par exemple).
En effet, la théorie montre qu'en cas d'imperfections des marchés (optimum de second rang) il est impossible de tenter d'atteindre l'optimum (premier rang) sur un marché sans créer des conséquences néfastes sur un autre. Tenant compte de ce résultat qui invalide l'idée d'une unique politique, certains économiste proposent leur vision de la politique efficace consistant à identifier une à une les principales contraintes pesant sur la croissance. Il s'agit donc d'établir un véritable mode d'emploi  pour établir un "diagnostic de croissance" précis avant de tirer une quelconque conclusion politique. Les analyses faites sur le Salvador, le Brésil et la République Dominicaine, font apparaître, par exemple, que l'investissement au Salvador est contraint par un taux de rendement faible du capital alors que, au Brésil, il l'est par un déficit d'épargne. L'identification des contraintes spécifiques à la croissance devient alors le principal apport possible de la théorie économique, étant donné que celle-ci est par nature incapable, dans un contexte de marchés imparfaits, de spécifier une politique optimale unique et globale.
3. Quels sont les arguments que le Maroc peut mettre en valeurs pour relancer la croissance
Comme beaucoup  de pays le Maroc a d'énormes potentialités, notamment en termes de ressources humaines et aussi, disons le, en termes de ressources naturelles très mal exploitées et " inéquitablement " réparties .Ceux qui veulent nous faire  croire le contraire font un raccourci très peu crédible. Mais le Maroc a fait des choix de politiques économiques qu'il paie très cher maintenant. En raison de la déficience de débats publics, démocratiques et rigoureux, la réflexion autour de notre modèle développement, dès le départ  forcé du gouvernement Abdellah Ibrahim, a été la proie de visions cour-termistes, inconscientes ; elles étaient en fait dictées par des représentations peu citoyennes d'une élite économique et politique qui cherchait à favoriser sa position dominante en laissant les miettes au peuple. Je constate que cette élite est toujours là accrochée à ses privilèges. Nous sommes maintenant devant une impasse qui conduira sans aucun doute à une explosion extra-ordinaire des problèmes sociaux si on continue à persister dans la même manière de gérer et traiter nos problèmes.

En effet,  Le Maroc, comme les pays d'Amérique Latine et les pays africains,  avait fait le choix, bien avant le consensus de Washington des années Quatre-vingt dix, dès le début des années quatre-vingt, de placer ses politiques économiques sur une perspective dite libérale avec des structures économiques, culturelles et sociales  duales, voire éclatées. Cela  a nécessité de la part des gouvernements marocains qui se sont succédés depuis une vingtaine d'années de faire face, avec des succès variables voire mitigés, à l'emprise de la métamorphose du capitalisme contemporain dont le libre échange et la flexibilité sont perçues comme les conditions nécessaires pour une intégration sereine des économies dans la modernité et la mondialisation.

Il est maintenant bien établi, et de façon consensuelle, que les pays qui ont suivi rigoureusement les recommandations de politiques économiques regroupées sous le vocable  du Consensus de Washington (réduction des taxes, libéralisation des taux d'intérêt, libéralisation commerciale et financière, ouverture massive aux investissements étrangers, flexibilité du marché du travail, garantie absolue des droits de propriétés, dérégulation industrielle, etc.) ont connu des crises économiques et une croissance finalement assez faible, voire plus faible qu'auparavant. En revanche , l'Inde et la Chine se sont abstenues de suivre ce modèle, de la même manière que les autres pays d'Asie qui ont connu une croissance forte n'ont pas suivi à la lettre ces recommandations qui faisaient consensus chez les économistes et politiques du FMI : ils ont souvent maintenu un fort poids de l'État dans l'économie, certaines restrictions importantes dans les échanges, une réglementation industrielle forte et un marché du travail marqué par des comportements traditionnels.

Tous les économistes partagent ces constats, j'aimerais bien savoir  ce que répondent aujourd'hui au Maroc ceux qui continuent à croire à la flexibilité extrême et à la limitation du  rôle de l'Etat devant ces interpellations. Nous sommes quand même dans un pays où on a osé brader,  vous vous rendez compte, vendre des bâtiments des écoles publiques, c'est unique dans le monde, invraisemblable ! Les pays les plus libéraux au monde n'auraient pas osé ce type de provocations.

4 La confiance n'aide - t- elle pas  à  préparer les conditions d'une croissance soutenue ?

Je vous remercie pour cette question. Pour répondre je dois tout d'abord rappeler que la manière dont les Marocains ont boudé les élections du Sept Septembre est le signe d'un manque de confiance multiforme qui caractérise la société Marocaine depuis des décennies, les travaux issues de l'enquête WVS (World Value Survey) sur laquelle je travaille beaucoup le précisent au moins cinq ans avant les résultats des élections..

Ce manque de confiance serait-il à l'origine des problèmes de sous-développement ? La réponse du Prix Nobel K. Arrow (1972) est très claire. Le déficit de confiance entre les agents et envers les institutions d'un pays a sans aucun doute un coût économique et social. K.Arrow ne cite aucun facteur économique pour s'expliquer sur la richesse des nations et répondre à la question : " Virtuellement tout échange commercial contient une part de confiance, comme toute transaction qui s'inscrit dans la durée.

On peut vraisemblablement soutenir qu'une grande part du retard de développement économique d'une société est due à l'absence de confiance réciproque entre ses citoyens ". Des résultats empiriques aujourd'hui établis à partir des enquêtes internationales (WVS par exemple) confirment le diagnostic de K.arrow. Parce qu'elle limite les possibilités d'échanges mutuellement avantageux, la défiance réduit l'efficacité du fonctionnement de l'ensemble des secteurs de l'économie. Elle agit en ce sens comme une véritable taxe sociale sur l'activité économique. A titre d'exemple, la réduction du déficit de confiance d'un pays comme la France par rapport à la Suède impliquerait une baisse du taux de chômage de trois points de pourcentages. De même, le déficit de confiance en France explique 66% de son écart de revenu par rapport à la Suède et le PIB français se serait accru de 5%, soit une hausse de 1500 euros par personne, si les citoyens de ce pays avaient la même confiance envers leurs concitoyens que les Suédois !

Depuis peu, plusieurs travaux suggèrent l'importance de la prise en compte de facteurs immatériels dans l'explication du développement économique. Ainsi la confiance émerge comme un déterminant essentiel de la prospérité économique et les qualités humaines tout comme les vertus sociales font leur entrée dans le monde de l'intérêt. Dés 1974 dans " The limits of Organization ", Kenneth Arrow définissait la confiance comme une " institution invisible " au même titre que les règles de droit ou les principes éthiques.

Une nation puissante et performante est une nation qui a su développer de bonnes institutions. Cette capacité dépend de l'aptitude à la confiance de sa population. C'est un haut degré de confiance entre les agents économiques qui va permettre des coopérations autres que celles condensées dans le cadre des relations familiales. La possibilité d'une société de développer des économies d'échelles et de gamme dépend de sa capacité à faire émerger de grandes organisations.

Dans le cadre d'une comparaison internationale, Fukuyama distingue les société de confiance (Japon, Allemagne) de celles de défiance (France, Chine et Corée, Italie du sud). Ces dernières sont  caractérisées par un état puissant et des religions valorisant la hiérarchie. Ainsi se créent  des normes sociales négatives pour le développement économiques dans le sens où la capacité des individus à coopérer et à se faire confiance en résulte amoindrie. Les relations de confiance sont enfermées dans le cercle familial. A l'inverse dans les sociétés de confiance, on observe de nombreuses institutions (associations, églises, clubs divers…) qui au-delà de la famille permettent aux individus de développer un sens du groupe, des vertus collectives.

Ainsi la confiance entre agents économiques est un déterminant essentiel de la réussite des entreprises. Celles-ci pourront développer des organisations de grande taille, gérer au mieux leurs capacités productives quant à l'organisation du travail et l'allocation des ressources. Les coûts de contrôle et de négociation seront réduits. La confiance est à la base d'un cercle vertueux.

Putnam l'un des plus grands spécialistes dans le domaine définit un principe de réciprocité généralisé. Des individus partageant des normes communes vont  se faire confiance et développer une propension générale à rendre service à autrui s'attendant à la réciprocité du fait même du partage de normes.  La confiance  favorise l'échange et l'engagement collectif.
S'il y avait une confiance régnante dans l'entreprise Rosamour, un patron qui déclare ses salariés et  qui les paie dignement, il n'aurait pas été obligé de fermer toutes le fenêtres et les issues de secours sous prétexte de minimiser les risques des vols de produits fabriqués ; on aurait évité ce drame humain, la fermeture de l'usine et le chômage de salariés qui ont investi toute leur vie dans cette entreprise.

5- Y-a- t-il des impacts visibles de la confiance sur la croissance ?

Pour répondre immédiatement, je dirais  OUI et le Maroc est largement perdant dans cette affaire.
Je dois d'abord rappeler  que les premiers travaux datent du milieu des années 90. Le taux de croissance du PIB par tête est expliqué par des variables traditionnelles (niveau de PIB par tête, niveau d'investissement, dépenses de R/D….) auxquelles est rajouté un indicateur de confiance interpersonnelle souvent issu de World Value Survey, l'enquête dont je vous ai parlé.
L'instauration de la confiance est censée réduire les incertitudes, les coûts de surveillance (Contre exemple de Rosamour), d'information donc les coûts de  transactions et faire émerger comme une quasi-rente organisationnelle.

Des tests  raffinés  distinguent le niveau de confiance mesuré via WVS à la tendance à l'association horizontale (mesurée aussi à partir des données WVS). Ils observent un lien statistique très robuste entre confiance et performance économique. Ils montrent,  sur 1960 -1992, qu'un niveau de confiance supérieur de 10% est associé à une hausse du taux de croissance annuelle de 0,8%.

D'autres travaux étudient la corrélation entre cette variable (la confiance)  et divers indicateurs de performances économiques et sociales, ils supposent que la confiance est expliquée à long terme par le niveau de développement économique du pays. Ils concluent que le niveau de confiance joue positivement sur l'efficacité perçue de l'administration publique  et sur la capacité des individus à s'associer. Aussi ils soulignent que le niveau de confiance a un impact positif sur l'investissement en capital humain, certainement du fait de la confiance en la non-expropriation de l'investissement. Les sociétés de confiance sont celles qui donnent naissance aux entreprises les plus grandes, les plus prospères et les plus coopératives avec leurs salariés.

6- Pourquoi le Maroc serait-il perdant dans cette affaire ?
Comme on a pu le voir, le niveau de confiance a un impact de court et de long terme sur la croissance et la prospérité des nations.  Les résultats que je livre ici montrent de façon évidente la crise des valeurs qui structure désormais notre société. Je laisse le lecteur méditer ces chiffres qui sont indiscutables sur le plan de la rigueur et de la méthode  scientifique.
Au Maroc, spécifiquement 2264 individus ont été interrogés sur la quatrième vague  de l'enquête sur les valeurs ( WVS  )en 2001. Parmi ces individus, 50,8% sont des femmes, plus de 60% ont moins de 35 ans. Un peu plus de 2/3 de l'échantillon ont un niveau bas d'éducation. 9,67% sont au chômage.
Dans World Value Survey, les individus de plus d'une centaine de pays sont interrogés sur leurs croyances et sentiments, plusieurs questions font directement référence à la confiance.

Concernant le Maroc, nous constatons que seulement 22,82% des marocains font confiance à la " plupart des gens ", ce résultat est confirmé par un autre puisqu'ils sont 70,96% a déclaré penser que les gens essaient de tirer avantage d'eux.
Ils ne sont que respectivement 18,56%  et 21,68%  à déclarer faire confiance aux partis politiques et au parlement.
Les réponses concernant la confiance envers les mass médias sont assez proches de celles relevant de la confiance interpersonnelle puisque environ un tiers seulement des marocains affirment avoir confiance envers la télévision ou la presse. De même presque 80% des marocains ne font pas confiance aux syndicats.
Pour les Marocains, l'institution qui semble la plus digne de confiance est de loin la religion puisqu'ils sont 97,23% à déclarer avoir confiance.

Notons aussi que parmi les individus qui ont confiance, 57,37% sont des femmes alors que parmi ceux n'ayant pas confiance elles ne représentent que 49,44%. Etre une femme semble donc jouer positivement sur la confiance interindividuelle.
L'âge et le niveau de diplôme ne semblent pas être une caractéristique déterminante du niveau de confiance, les distributions dans la population confiante et dans celle qui ne l'est pas sont pratiquement équivalentes.
La part des individus travaillant à plein temps et la part des étudiants est plus importante chez les individus qui ne font pas confiance par rapport aux confiants. Par contre les travailleurs indépendants et les femmes au foyer semblent relativement faire plus confiance.

Pour les autres catégories les différences de distribution ne sont pas prégnantes.
Ainsi le sexe et le statut professionnel semblent influer la  confiance interindividuelle mais pas l'âge et le diplôme.

7- Qu'en est-il de la situation du Maroc à ce sujet par rapport à d'autres pays ?

Nous avons comparé le Maroc à neuf pays qui représentent les régimes économiques et sociaux les plus dominants aujourd'hui dans le Monde (USA, Grande Bretagne, Allemagne,   Danemark, Espagne, France, Mexique, Suède, Turquie).
Sur ces dix pays le Maroc prend la  septième position en terme de confiance interpersonnelle avec 22,17% des marocains qui déclarent que l'on peut faire confiance à la plupart des gens, juste derrière le Mexique (21,3%) et la France (20,62%). Les Turcs occupent la dernière place avec 82,92%  d'individus défiants.

L'Espagne, l'Allemagne et les Etats Unis affichent des scores similaires, un peu plus d'un tiers des individus sont confiants. Les pays nordiques se démarquent largement, ils sont environ quatre fois plus confiants que les Turcs, prés de trois fois plus que les Marocains. En effet en Suède et au Danemark  ils sont respectivement 63,65% et 64,13% à déclarer être confiants.

Avec une seconde variable de confiance interpersonnelle (est-ce que vous penser que les gens cherchent à tirer avantage de vous ?) on a  des résultats similaires pour le Maroc. La distinction entre les pays nordiques et les autres demeurent. Sans rentrer dans les détails, toujours est-il que pour les Marocains l'utilisation de ce second indicateur conforte un sentiment de défiance très important.

La qualité des règles de gouvernance explique pour beaucoup ce manque de confiance qui porte préjudice à tout projet de développement  et de croissance soutenue au Maroc. En effet parmi ces dix pays, le Maroc est le dernier de la classe (sur un indice allant 0 à 100) en terme de responsabilité et participation, efficacité des pouvoirs publics, qualité de la réglementation, primauté du droit et lutte contre la corruption.

En conclusion, il nous  faut au préalable construire une société apaisée, lutter contre les exclusions, les discriminations, les rentes,  construire un véritable Etat de droit pour que les  marocains puissent oser espérer et pour que les outils de stimulation de la croissance puissent fonctionner et s'épanouir.
Tout discours sur les liens fragiles entre croissance et emploi est irréaliste dans une société qui ne sait pas où elle va, dans une société où il est impossible de construire le sens du collectif, respecter les biens publics. Il n' y a qu'avoir comment les marocains se comportent en matière de conduite de leurs véhicules.

Tout le monde cherche à passer en premier et cela crée des embouteillages qui sont, pour partie, un facteur de ralentissement de l'activité et cause grave de la pollution. L'individualisme et la recherche de l'intérêt immédiat ne peuvent pas fonder un projet de société. Nous tournons en rond et je constate en étant amer que ce pays, que j'aime et que nous aimons, à travers ses élites politiques et économiques,  n'est pas en mesure de poser les vrais problème pour bâtir un consensus et une identité pour un modèle économique efficace, réaliste et au service d'abord des plus fragiles, car il y a un paquet.

Écrit par Saïd Hanchane - Interview avec Almassae  
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