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" L'Etat marocain excluait toute intégration de ses citoyens dans les pays d'accueil, raconte Abdel Abbad, journaliste au Journal de Tanger. Hassan II s'opposait d'ailleurs  ouvertement à ce que ses sujets y revendiquent des droits. Les immigrés n'étaient
pas là-bas pour toujours, mais pour ramener savoir-faire et devises. " Pourtant, ces migrants ont construit leur vie sur le sol belge et ont eu des enfants : des Belges de parents marocains. Quarante ans plus tard, embourbé dans une crise économique et
institutionnelle, le pays, qui a accueilli pères et mères, veut-il vraiment des fils et filles ?

En tout cas, le discours officiel a radicalement changé... " La criminalité juvénile n'est évidemment pas le monopole des jeunes d'origine étrangère. Mais l'honnêteté  force à reconnaître que ceux-ci commettent plus d'actes criminels que les jeunes autochtones (3) ", déclare par exemple M. Yves Leterme, ministre-président de la Région flamande et, à ce titre, personnalité politique parmi les plus importantes du royaume.

La criminologue Fabienne Brion lui répond sans mal : si près d'un détenu sur deux en Belgique est effectivement étranger, les jeunes Maghrébins, à origine sociale comparable, ne commettent pas plus de délits (4)...

Les photos illustrant cet article sont toutes extraites du travail photographique de Thomas Mailaender, dont vous pouvez avoir une vision d'ensemble sur son site.

Mais la délinquance n'est pas seule en cause : la " force " et l'" intelligence " des Belges d'origine marocaine ne sont pas non plus les bienvenues. La société Feryn, une entreprise située en Flandre, a refusé d'embaucher des personnes d'origine marocaine : ses clients, argumente-t-elle, n'apprécieraient pas leur présence. Appelé à s'exprimer sur ce cas de racisme ouvert, M. Jean-Claude Daoust, président de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB), estime que l'entreprise en question n'a " ni tort ni raison " dans ce cas " complexe " (5). Bref, l'immigration ne représente plus une chance, mais un problème à
régler.

Il est difficile de chiffrer les discriminations subies par la nouvelle génération de Belges d'origine marocaine, estimée à deux cent mille personnes. Les statistiques ne la distinguent pas des Belges dits " de souche ". On peut cependant penser que leur sort s'apparente à celui des Marocains résidant en Belgique. Or, si le chômage touche davantage les non-Belges, Marocains et Turcs constituent à eux seuls 33,7% des chômeurs étrangers, alors qu'ils ne représentent que 18,9 % des étrangers (6).

A cette discrimination à l'embauche, liée à la discrimination à la formation, s'ajoutent les frustrations quotidiennes. M. Mohammed Allouchi, 27 ans, vit depuis toujours dans le centre de Bruxelles. Travailleur social, acteur et metteur en scène, il se sent
belge - sauf quand il se voit " marocain dans le regard de l'autre ". Entre 18 et 24 ans, il a expérimenté les contrôles policiers incessants. " Je comprends pourquoi : si le  signalement de la personne recherchée mentionne un "jeune d'origine marocaine", ils ne  vont pas arrêter des blonds. "

Autre humiliation : " Quand j'ai eu l'âge de sortir en discothèque, j'ai subi le pire du racisme. Je faisais alors du théâtre - ce qui me semble être une activité positive -, j'ai toujours payé ce que je devais payer. Je remplissais toutes mes obligations par rapport à la société. Mais, quand devait venir le moment de plaisir, je n'y avais pas  droit. " De fait, au Bal comme au Claridge, au Carré comme au Sphinx, les virées nocturnes de Mohammed tournaient toujours court : tantôt la boîte de nuit " changeait de clientèle ", tantôt elle était " pleine ". Ces dernières années, son équipe de basket prolongeait les matchs dans un café branché de la capitale, le Conways, mais Mohammed n'accompagnait pas ses coéquipiers : impossible de franchir la porte...

Avant de s'impliquer dans les mouvements sociaux, Mohammed connut un autre genre de brimade lorsqu'il travailla dans le télémarketing. Il était le meilleur vendeur, au point de se voir offrir un voyage en Italie en guise de récompense. Mais, pour contacter les clients potentiels, son employeur exigeait qu'il se présente non comme " Mohammed Allouchi ", mais comme un certain... " Luc Somers ". " Et encore aujourd'hui, quand  je réserve des gîtes d'étape ou des camps pour nos activités, je ne donne pas mon nom,  mais celui de notre coordinateur, Serge Noël. "

A propos de ces jeunes Belges stigmatisés comme des immigrés, Ahmed Medhoune, chercheur à l'Université libre de Bruxelles (ULB), parle d'" identités abîmées ". Car " les identités se construisent à la fois dans la famille, à l'école, mais surtout à travers
le regard des autres. Imaginez ces hommes et femmes dans une galerie de miroirs : le reflet qui leur est renvoyé est dépréciatif. On n'est pas dans la construction positive, dans l'estime de soi ".

Et le sociologue de poursuivre : " Les Marocains forment principalement un groupe d'immigrés économiques. Ils se situent en bas de la hiérarchie économique, étant issus d'un pays en voie de développement - même si son essor économique est rapide. Ils
pâtissent des nombreux stéréotypes véhiculés à leur sujet. L'élève marocain a un statut particulier : son capital symbolique diffère de celui de l'élève belge, même défavorisé, dans la mesure où il cumule migration économique et culture musulmane. " Selon
Ahmed Medhoune, " pour ces élèves, l'école est inéquitable, inefficace et chère, si bien qu'ils ne bénéficieront pas d'une formation comparable : ni en savoir-faire, ni en savoir-être ".

C'est ce second élément, précise le sociologue, qui " discrimine le plus fortement. A niveau de compétences égal, le recruteur cherchera la connivence culturelle. Au moment d'un entretien, cela peut se jouer au physique, à l'apparence. Il faut montrer qu'on a
acquis les codes, les normes, les attitudes des plus favorisés : l'humour, la manière de marcher, de regarder et de s'habiller, l'absence de véhémence. Or ces jeunes, qui vivent entre eux, socialement et ethniquement, n'ont aucune possibilité d'intérioriser ces  savoir-être, pas plus à l'école qu'en dehors d'elle ".

De fait, 45 % des Marocains de Belgique se concentrent dans sept communes de Bruxelles, et singulièrement à Bruxelles-ville, Saint-Josse-ten-Noode ou encore Molenbeek-Saint-Jean. " On ne vit pas vraiment avec les Belges, confirme Hanane,

qui a pourtant la nationalité belge. On reste entre nous - Marocains, Pakistanais, Africains. D'ailleurs, le Vlaams Blok (7) prétend que cette concentration transforme Molenbeek en problème urgent ! " Elève à l'athénée Serge-Creuz, à Molenbeek-Saint-Jean, Hanane a pour condisciples en dernière année d'humanités - l'équivalent de la terminale française - Samy, Oussama, Abdeljalil, Sabahat, Hanan, Najiha, Souad, Ihsan, Anissa, Wiame, Meral, Rola, Idrus, Djalel, Samir, Tomy et Jean, un... Rwandais. Bref, la
plupart des élèves sont marocains ou belges d'origine marocaine.

Tous savent qu'il leur sera plus difficile qu'aux autres de trouver un emploi. Et pourtant, malgré les propos racistes et la montée de l'extrême droite, rares sont ceux qui envisagent de prolonger le mythe du retour cher à leurs parents. Certes, Oussama, qui n'a pas connu d'autre pays que la Belgique et ne parle pas bien l'arabe, y pense parfois : " On se sent agressés, on n'a pas notre place. Comme si on était encore des immigrés. Alors, oui, peut-être qu'on partira. " Ce discours, Ahmed Medhoune le reconnaît : la vie du jeune Oussama, rappelle-t-il, " commence avec l'émigration de ses parents. Il y a toujours un ici et un ailleurs. Et cet ailleurs reste très fort. Le Maroc demeure une terre d'alternative en cas d'aggravation de la situation ici ". Toutefois, Oussama lance ironiquement : " Quand on est en Belgique, on est marocain. Mais au Maroc... on est belge. "

Tanger (Maroc), fin août 2005. Le flot des Marocains résidant à l'étranger (MRE) semble ne jamais vouloir se tarir. Ils s'engouffrent dans les bateaux qui les reconduiront en Espagne ou ailleurs en Europe. Officiellement, le royaume chérifien estime que deux millions et demi de ses citoyens vivent à l'étranger. Mais ce nombre serait sous-estimé.
En 2005, le grand port aura vu passer 10 % de véhicules en plus, mais 17 % de passagers en moins par rapport à 2004 (8).

Ici, on craint que les liens entre le royaume et la nouvelle génération née à l'étranger se distendent. Ingénieur statisticien à la direction régionale du plan de Tanger, M. Ben Abdelkarim s'inquiète : " Les jeunes Marocains vivant à l'étranger vendent les maisons  achetées par leurs parents au Maroc pour acheter des immeubles (sic) dans leur pays d'accueil. " Même son de cloche à la Banque populaire, dont un responsable constate un frémissement dans les transferts financiers : " Il faudra plusieurs années pour  interpréter le comportement de la nouvelle génération. Mais déjà, cette année, le crédit à l'immobilier baisse. Habituellement, nous ouvrons des guichets spécifiquement dédiés aux opérations de crédit des MRE. Toutefois, à présent, nous ne devons plus organiser ce renfort. Ou alors pour l'image. La nouvelle génération de MRE est née dans le pays d'accueil, qui est devenu le pays d'origine. C'est le Maroc qui est à présent le pays d'accueil. "

Pourtant, le Maroc fait le forcing pour consolider ses rapports avec les exilés et plus encore avec leurs enfants. Ainsi les fondations Hassan II et Mohammed V (9) veillent-elles à ce que leur " séjour au pays " se déroule dans de bonnes conditions. Un ministère
des MRE a été créé en 2002 ; une journée nationale, célébrée le 10 août, leur est dédiée ; des entreprises locales les " ciblent " dans leurs actions commerciales ; des guichets spéciaux traitent, à la Banque populaire, leurs souhaits d'investissements. " Les policiers ont même pour consigne d'être plus coulants avec eux ", avance Abdel Abbad, du
Journal de Tanger.

Il y a plus. Jusqu'ici, les Belges d'origine marocaine ne votaient qu'en Belgique. Et voilà que le roi Mohammed VI a récemment annoncé sa décision de donner aux MRE " la possibilité de se faire dûment représenter à la Chambre des représentants (10)  ". En
juillet 2003, la Cour suprême avait pourtant rejeté comme contraire au code électoral la requête de quatre organismes de Marocains résidant en France qui réclamaient le droit de vote au Maroc.

Fait du prince, la décision d'" accorder aux nouvelles générations de notre chère communauté à l'étranger le droit de voter et de se porter candidat dans les élections " ne s'en inscrit pas moins dans une stratégie de longue date. Dès 2003, dans une
note stratégique, Mme Nouzha Chekrouni, ministre déléguée en charge des MRE, manifestait la volonté du royaume de " garantir le droit à la pleine citoyenneté par le biais d'une meilleure participation politique de la communauté marocaine résidant
à l'étranger (11) ". Si la mesure se confirme, les Belges d'origine marocaine pourront désormais voter et se présenter dans les deux pays. " Comme ces situations surviennent de plus en plus souvent, le cadre national - estime le politologue Hassan Boussetta - doit être repensé, sur le plan juridique, en fonction de cette évolution. On pourrait, dans un cas extrême, envisager que des gens soient élus dans deux Parlements à la fois. "  Les exilés perçoivent le plus souvent ces appels du pied comme intéressés. Il est vrai que leurs transferts financiers constituent une source essentielle de revenus pour le Maroc, plus encore que le tourisme : en 2003, leur montant se chiffrait à 37,6 milliards de dirhams (3,44 milliards d'euros), soit 10 % du produit intérieur brut (12).

Si leur argent est le bienvenu, les Marocains de l'étranger, eux, le sont moins. Ainsi, le royaume ne leur reconnaît pas la double nationalité, niant les nouvelles attaches des enfants de la première immigration. A ses yeux, les " nouveaux " Belges seront exclusivement marocains sur le sol marocain. Seul le roi peut défaire un de ses sujets de sa nationalité. " On peut contester ce lien de perpétuelle allégeance au souverain, analyse Hassan Boussetta. Ce statut de sujet du roi ne saurait être le fondement de la nationalité. "

Du coup, l'ambassade belge éprouve les pires difficultés pour intervenir en cas de problèmes rencontrés par les binationaux sur le sol marocain. Jusqu'à récemment, le Belge d'origine marocaine était belge devant les urnes et... marocain derrière les barreaux. Fin août 2005, les geôles tangéroises en " accueillaient " quarante-quatre, et les autorités marocaines considéraient l'insistance belge à défendre ses citoyens comme une ingérence dans les affaires intérieures du pays. " L'attitude du Maroc peut être jugée
politiquement choquante, mais elle est cohérente avec sa vision de la nationalité, note Hassan Boussetta. D'autant que la Belgique ne se bat guère pour exercer sa protection consulaire. Une poignée de binationaux passe après les intérêts commerciaux et
diplomatiques. "

A Tanger aussi, le bien-être des MRE dans le pays n'est pas vraiment au cœur des préoccupations des locaux. " On se supporte mutuellement ", commente Rachid Taferssiti, auteur de Tanger, réalité d'un mythe. La ville change de visage en juillet-août. Pour les Marocains de Belgique, c'est un point de passage obligé. D'autant que ceux qui débarquèrent en Belgique, au début des années 1960, provenaient en majorité de la région de Tanger, Tétouan et Oujda. Le retour des fils ne passe pas inaperçu.

Identifiant rapidement les étrangers grâce à leurs plaques minéralogiques, les Tangérois leur reprochent leur manière de conduire. " Les voir circuler en voiture est un vrai  calvaire ! ", poursuit Taferssiti. Plus généralement, on reproche aux MRE leur incivisme.

Tout en dégustant son thé à la menthe à une terrasse du centre, un ouvrier tangérois peste sur ces prétendus " sans-gêne " : " Ils ne sont pas éduqués. Peut-être que chez vous ils font des efforts parce qu'ils sont étrangers. Mais ici, ils se relâchent. "
Commerçant grisonnant portant avec élégance la djellaba, M. Bakkali renchérit : " S'ils veulent se sentir chez eux au Maroc, ils doivent parler arabe. " Et d'ajouter : " Et puis on perçoit qu'ils se sentent supérieurs - parfois, ils se moquent même de nous. "
Etudiant pâtissier, Othmane, 18 ans, tempère ce jugement : " Il y a aussi de la jalousie. Les plus démunis, et notamment les gens de la campagne, envient ces MRE. "

Pour expliquer incompréhensions et rancœurs, il faut parler argent. Chaque habitant dela région de Tanger-Tétouan dépense en moyenne par an 8 300 dirhams (13) (soit 760 euros) - dont plus de 75 % pour l'alimentation, l'habillement et le logement. Dans ces conditions, on comprend que les Marocains voient dans leurs frères " du nord " comme un reflet de cette Europe eldorado dont ils rêvent : les MRE reviennent au pays au volant de voitures de marque, habillés de vêtements griffés, de belles montres au bras, etc. D'où l'inévitable confrontation.

A 24 ans, ce futur ingénieur électromécanicien - appelons-le Nabil - approche de la fin de ses études, pour lesquelles ses parents ont consenti beaucoup de sacrifices. Mais il vit difficilement les mois de juillet-août. " Je me sens un autre. Les relations avec mes
parents se durcissent, je demande plus d'argent. Ici, la plupart des gens n'ont pas une bonne situation. Quand les Marocains de l'étranger viennent avec ces voitures, c'est comme s'ils nous provoquaient. Je me dis : "Pourquoi pas moi ?" "

Enviés, parfois méprisés, ceux qu'on traite de " touristes " restent néanmoins des Marocains : sur ce point, tout le monde, ou presque, s'accorde. Paradoxalement, on estime même ici que le gouvernement devrait améliorer leur situation. Loin de les
rejeter, on revendique la nécessité de tisser un nouveau lien. " Quand on parle de ces Marocains, on évoque l'âge, la génération, mais on ne parle pas de leurs qualités, constate Fouad, de la Banque populaire. Cette génération perd le lien avec nous parce
qu'elle a des attentes, des besoins différents. " M. Ben Abdelkarim abonde en ce sens : " Ils pourraient participer à la gouvernance, aux associations. " Et, comme en écho au jeune Oussama de Molenbeek, le Tangérois Hicham, 37 ans, conclut : " Ici, ils ne se  sentent pas chez eux. En Belgique non plus. Alors, je ne sais pas où ils sont chez eux. "

A cette question, Mme Fadila Laanan a une réponse. Simple et claire : " L'avenir des jeunes Belges issus de l'immigration marocaine s'inscrit sans équivoque dans le pays qui les a vus naître, c'est-à-dire ici, en Belgique. " Pour elle, le mythe du retour a vécu, et le Maroc a tort de " générer une ambiguïté terrible par rapport à la nationalité ", la catégorie MRE signifiant qu'" une portion du peuple marocain vivrait à l'étranger temporairement. C'est là méconnaître les valeurs essentielles affirmées dans le projet migratoire de ces populations immigrées : la volonté de chacun de s'en sortir, de rechercher un mieux-être pour soi et sa descendance. Les projets de retour au pays d'origine sont aussi peu nombreux que hasardeux, et ne concernent quasi exclusivement que la première génération ".

La jeune Belge qui s'exprime ainsi représente un symbole. A 36 ans, elle est devenue ministre de la culture, de la jeunesse et de l'audiovisuel de la Communauté française de Belgique. Un geste qui a du sens : " Ma présence à ce niveau, estime-t-elle, est une
donnée vraiment nouvelle. En France, il serait inimaginable qu'une personne d'origine étrangère se voit confier la compétence ministérielle de la culture, tant la "culture française" renvoie à l'idée de la "grandeur" de la République. "

Parmi les candidats aux élections, on compte d'ailleurs de plus en plus de Belges d'origine étrangère, et notamment marocaine : c'est le cas de 10 % des élus et de sept échevins (maires adjoints) des dix-neuf communes du " grand Bruxelles " (14).
" L'intégration politique des Marocains est un indicateur significatif, insiste Ahmed Medhoune. L'assouplissement des conditions d'obtention de la nationalité constitue une grande spécificité de la Belgique. Il permet au groupe d'acquérir une influence sur la vie
politique, les différentes sensibilités étant ainsi mieux prises en compte. Il a, du même coup, fait reculer le racisme, qui est devenu plus sournois. Reste qu'on parle désormais des Marocains de manière moins choquante. L'insécurité juridique a disparu, et avec elle les mesures de retour. "

Mais la politique n'est pas le seul champ d'émergence des Belges d'origine marocaine : ceux-ci s'affirment aussi progressivement comme journalistes, économistes, comédiens, sportifs, chanteurs, sociologues ou encore hommes d'affaires. Ainsi, le quarantième
anniversaire de l'accord bilatéral de main-d'œuvre belgo-marocain de février 1964 a vu revendiquer ouvertement cette alchimie réussie entre les cultures.

Pour preuve de cette réussite, la seconde édition du guide de la communauté belgo-marocaine, Bruxelles à la menthe (15), publiée en 2005. L'éditeur, M. Saïd El Maliji, y rassemble des souvenirs d'écolier sur les bancs de la gemeenteschool (école communale) de Zaventem. Autre exemple d'identités multiples affirmées, le magazine oriental Afrah (16) propose des rubriques comme " manger intelligent pendant le ramadan " et affiche des photos de mode où un mannequin porte des vêtements musulmans. Fait rare en Belgique, ces deux publications sont bilingues, alternant des articles en français et en
néerlandais.

Dans son One Human Show, le comédien Sam Touzani exprimait son identité multiple. Il y racontait l'arrivée de son père, " parti du Maroc sur un coup de tête, enfin un coup d'estomac ", et sa vie de " nouveau Belge " à visage arabe. " Ce cauchemar que j'ai
parfois, vous savez, celui où on m'accuse d'être d'origine marocaine, eh bien, je l'ai fait hier, oui, mais hier on m'accusait d'être... belge ! Mais moi, je leur répondais : "Je suis belge, enfin marocain, enfin berbère, non rifain, africain du Nord, mais européen, non citoyen du monde... Je suis tout ce que vous voudrez, mais foutez-moi la paix !" "

Comme beaucoup d'autres, Sam Touzani sait que, s'il importe de poser la question des identités, il n'est pas décisif d'y apporter une réponse. En tout cas une réponse tranchée. L'identité culturelle n'a rien d'un match de football où le spectateur immigré
devrait soutenir son pays d'accueil face à sa nation d'origine, comme dans la prétendue preuve d'intégration popularisée par le " test du cricket " de Lord Tebbit en Grande-Bretagne (17). Cette logique, dans laquelle la victoire d'un camp implique inévitablement la défaite de l'autre, ne saurait s'appliquer à l'identité. Comme si le goût pour les moules-frites excluait le plaisir du couscous ! Devenir belge ne signifie pas ne plus être marocain.

Comme bien des nations européennes, la Belgique devient de plus en plus multiculturelle, une évolution que les mariages mixtes accélèrent (18). " Le prénom le plus fréquemment donné aux nouveau-nés, à Bruxelles, c'est Mohammed, rappelle Fadila Laanan. Un signe de la diversité croissante de la société belge, à Bruxelles plus qu'ailleurs. Nous devons trouver les moyens d'assurer la cohabitation, afin de vivre ensemble pacifiquement, en respectant la liberté de chacun. "

Depuis le 11 septembre 2001, on pointe plus fréquemment l'identité religieuse des Belges d'origine marocaine pour expliquer leurs difficultés à s'intégrer. Les uns n'hésitent pas à affirmer la supériorité de la civilisation occidentale. D'autres prétendent que l'islam
serait incompatible avec les valeurs démocratiques. " Etre belge et musulman, c'est possible, bien sûr, répondent les élèves de l'athénée Serge-Creuz. L'islam que nous voyons ici ne ressemble en rien à ce qu'en montrent les actualités télévisées. "

S'adapter à une société aux changements profonds est exigeant. Et, comme le constatent eux-mêmes les Belges d'origine marocaine, le " racisme " est aussi utilisé par des jeunes pour justifier leur inertie et se déresponsabiliser.

L'approche rigide d'une identité nationale peut mener à de terribles frustrations. A l'inverse, dans son étude sur l'identité culturelle, le rapport 2004 du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) (19) affirmait que " les politiques
multiculturelles sont non seulement souhaitables, mais également réalisables et nécessaires ". Loin d'être une menace pour l'unité de l'Etat, " le multiculturalisme parle de construire un engagement commun envers les valeurs fondamentales non négociables ", les droits humains.

A l'athénée Serge-Creuz, les étudiants se replongent dans leurs cahiers. Conscients que l'école discrimine, ils savent néanmoins qu'elle constitue le principal passeport de leur réussite future. Bien malin qui pourra dire les liens que, adultes, ils entretiendront
avec leur pays d'origine - sauf à prédire qu'ils seront différents de ceux tissés par leurs parents. Ce qui est certain, c'est que, demain, ces Belges seront et feront la Belgique.

Identité culturelle, Immigration, Inégalités, Intégration, Belgique, Maroc

Olivier Bailly
Journaliste, Molenbeek-Saint-Jean (Belgique), coauteur avec Jean-Marc Caudron et Denis Lambert d'Ikea, un modèle à démonter, Luc Pire, Bruxelles, 2006, 108 pages,


(1) Institut belge d'informations et de documentation, " Vivre et travailler en Belgique ", 1965, p. 3,
cité par Andréa Réa et Marco Martiniello, Et si on se racontait... une histoire de l'immigration en
Belgique, Communauté Wallonie-Bruxelles, Bruxelles.

(2) Lire Nouria Ouali (sous la dir. de), Trajectoire et dynamiques migratoires de l'immigration
marocaine de Belgique, Academia Bruylant, Bruxelles, 2004.

(3) Yves Leterme, " Vergrijzing en verkleuring " (" Grisonnement et coloration "), cité par le quotidien
Le Soir, Bruxelles, 17 juin 2005.

(4) " Près d'un détenu sur deux est étranger ", La Libre Belgique, Bruxelles, 17 juin 2005.

(5) Pierre Loppe, " Daoust : Feryn n'a ni tort ni raison ", La Libre Belgique, Bruxelles, 1er mai 2005.

(6) Direction générale emploi et marché du travail, " L'immigration en Belgique. Effectif, mouvement
et marché du travail ", rapport 2001, Bruxelles, mai 2003.

(7) Ancien nom d'un parti politique d'extrême droite, devenu entre-temps le Vlaams Belang.

(8) Le Journal de Tanger, 17 septembre 2005.

(9) Créée en 1990, la Fondation Hassan II s'occupe exclusivement du " maintien et [du] renforcement
des liens fondamentaux avec les Marocains résidant à l'étranger ", tandis que la Fondation
Mohammed V (qui fut roi du Maroc jusqu'en 1961) pour la solidarité, créée en 1999, " lutte contre la
pauvreté " et, dans le domaine humanitaire, " participe chaque année pendant la période estivale à
l'opération d'accueil des Marocains résidant à l'étranger ".

(10) Agence Maghreb Arabe Presse (MAP), Rabat, 6 novembre 2005.

(11) www.marocainsdumonde .gov.ma/strateg...

(12) Olivia Marsaud, " L'économie chérifienne menacée. Evolution des comportements des Marocains
résidant à l'étranger ", 27 août 2003, www.afrik.com

(13) Haut-commissariat au plan, " Enquête nationale sur la consommation et les dépenses des
ménages 2000-2001. Rapport de synthèse ", www.hcp.ma

(14) Nouria Ouali (sous la dir. de), Trajectoires et dynamiques migratoires..., op. cit.

(15) Publié par Mint asbl (rue du Drapeau, 47, 1070, Bruxelles).

(16) www.afrah.be

(17) Popularisé par le Britannique Lord Tebbit, ce " test " démontrerait qu'un immigré " légitime "
soutient l'équipe d'Angleterre lors des matchs de cricket contre l'équipe de son pays d'origine.

(18) Selon l'université de Gand, si la plupart des Belges d'origine marocaine se marient avec un
partenaire de même origine, 40% des garçons nés en Belgique optent pour une Belge de souche (contre
20% dans la première génération). En revanche, les filles de la seconde génération se marient plus que
celles de la première avec des Marocains du Maroc (Le Soir, 5 novembre 2005).

(19) www.undp.org/annualr eports/2004/francais

Enfants de l'immigration

Belges au Maroc, Marocains en Belgique


PAR OLIVIER BAILLY

" Vous songez à venir travailler en Belgique ? Vous avez peut-être déjà pris la "grande  décision" ? Nous, Belges, sommes heureux que vous veniez apporter vos forces et votre intelligence. (...) Nous vous le répétons : les travailleurs méditerranéens sont les bienvenus en Belgique (1). " Peu avant cette déclaration d'amour, Bruxelles et Rabat avaient signé, en février 1964, un accord régulant l'envoi de travailleurs marocains en Belgique. Des milliers d'entre eux effectuaient alors le voyage, à la recherche d'une vie meilleure (2). Ils entendaient surtout épargner suffisamment pour rentrer " riches " au pays. Ni la Belgique, ni le Maroc, ni ces ouvriers eux-mêmes n'imaginaient ce déracinement définitif.