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Questions sur les enjeux de la microfinance






Considérations générales
  • la microfinance est un outil privilégié de lutte contre la pauvreté dans l'esprit du grand public et renforce l'engouement du secteur financier privé pour ce nouveau marché.

  • L'attribution de cette récompense suprême à l'ambassadeur mondial de la microfinance suscite un certain nombre de réactions et de débats par articles de presse interposés sur l'impact réel et les perspectives sur ce secteur. Il est intéressant de revenir sur les points de vue exprimés dans la presse généraliste, qui sont révélateurs de

  • le microcrédit est un instrument de la croissance et un outil de cohésion sociale" en contribuant à supprimer les poches de chômage et de misère dans le monde. Il "favorise une répartition future plus juste [des richesses] en donnant sa chance à chacun".
  • le microcrédit est un facteur fondamental de la paix.

le banquier des pauvres: Muhammad Yunus, la Grameen Bank et le prix Nobel de la paix
  • Le prix Nobel de la paix a été attribué à Muhammad Yunus, économiste qui a abandonné l'économétrie et s'est attaqué à la réalité de la pauvreté qui ronge notre planète. Il a mis l'accent sur le lien entre l'éradication de cette pauvreté et la paix.
  • le prix Nobel de la paix rappelle que la misère et l'exclusion sont le terreau de la révolte et du terrorisme.
  • Que le seul vrai moyen d'étendre la paix est d'aider les pays pauvres à se développer et de supprimer les poches de chômage et de misère, qui sont la honte des pays riches
  • Le microcrédit est un instrument de la croissance et un outil de la cohésion sociale.
  • Dans une économie qui se dit mondialisée, mais où 3 milliards de personnes vivent avec moins de 2 dollars par jour, le microcrédit  favorise une répartition future plus juste des richesses en donnant


Le microcrédit fait-il baisser la pauvreté ?

À partir des expériences que vous avez observées, le microcrédit est-il un instrument adapté de lutte contre la pauvreté ?
Oui, car la microfinance apporte une réponse à la fracture bancaire. En effet, la libéralisation financière des années 1980 et la liquidation des banques publiques ont entraîné une polarisation des systèmes financiers. Dans les pays les moins avancés, 70 % à 80 % de la population n'ont pas accès aux services bancaires. Dans les pays émergents comme le Mexique et le Brésil, la proportion est de 40 % à 60 % et on assiste à un retrait du secteur bancaire des territoires les plus marginalisés et enclavés. Dans les pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la fracture bancaire exclut plusieurs millions de personnes, dont 2 millions en France, selon certaines estimations. En même temps, les besoins d'accès aux systèmes financiers sont de plus en plus importants, car le processus de monétarisation de l'économie va croissant. Les populations sont de plus en plus intégrées au marché et il faut payer pour accéder à la consommation, la santé, l'éducation, etc.
Dans ce cadre, le microcrédit permet de résoudre les problèmes de trésorerie des populations pauvres et la décapitalisation qu'elle peut entraîner. Vendre une récolte de café dès la floraison au Burundi, c'est en obtenir deux fois moins que lorsque le café est mûr. Vendre au détail des produits importés sur les marchés avec le crédit fournisseur du grossiste au Nicaragua, c'est verser la moitié de sa recette sous forme d'intérêts. Le microcrédit permet d'y échapper.

Quel bilan tirez-vous ?
On constate souvent, dans les études d'impact, que le microcrédit permet "d'élargir le champ du possible" pour les pauvres en leur permettant de financer la diversification de leurs activités, d'élargir leurs marchés, parfois de démarrer des investissements sur du petit équipement. Pour les pauvres, qui ont la capacité de créer des activités, on observe des effets sur les revenus familiaux, l'amélioration de l'habitat, la santé, les frais d'éducation... Les effets peuvent ensuite faire tâche d'huile et se traduisent par des améliorations au niveau de l'économie locale, du marché du travail, des filières et ce, depuis une dizaine d'années.
François Doligez
Extrait de l'article paru dans Le Monde, 14-11-2006



"Le microcrédit permet de résoudre les problèmes de trésorerie des populations pauvres et la décapitalisation qu'elle peut entraîner", par exemple en évitant aux familles de devoir vendre des récoltes sur pieds à des prix bradés ou en les affranchissant d'un crédit fournisseur aux taux prohibitifs.

De même le microcrédit permet de "financer la diversification de leur [les pauvres] activité, d'élargir les marchés, parfois de démarrer des investissements sur du petit équipement".

Pour les pauvres qui ont la capacité de créer des activités, des effets indirects sur le bien-être peuvent être observés : "effets sur les revenus familiaux, l'amélioration de l'habitat, la santé, les frais d'éducation".

François Doligez souligne également les points méritant d'être améliorés en microfinance en évoquant l'enjeu de la diversification des services : épargne, mais aussi microassurance santé, transferts de revenus de migrants.

Dans un article de la Tribune de Genève, Jean-Michel Servet de l'IUED reconnaît certains impacts positifs à la microfinance, qui vont dans le même sens que François Doligez : amélioration de la gestion des budgets des familles, stabilisation des petites activités entrepreneuriales. Mais cet impact serait toutefois limité par le fait que la grande partie des microcrédits est consacrée à des dépenses non productives, certes utiles, telles que la santé ou l'alimentation, mais qui l'emportent de loin sur des investissements créateurs de revenus. L'auteur souligne en outre les méfaits du microcrédit lorsqu'il conduit à des situations de surendettement.


Le microcrédit ne peut pas prétendre être un élément majeur pour éradiquer la pauvreté

La quasi-unanimité autour des vertus supposées du microcrédit paraît aujourd'hui si forte qu'il semble presque incongru d'interroger les raisons pour lesquelles le Comité norvégien du Nobel a attribué son prix à Muhammad Yunus et à la Grameen Bank.
Les réserves que j'exprime ici ne doivent en aucun cas limiter l'admiration que je porte au dévouement de nombre de banquiers aux pieds nus. Mais trop de mythes circulent aujourd'hui autour de la nature, de l'impact et des effets du microcrédit pour qu'il ne soit pas urgent d'attirer l'attention sur ses limites. Le risque est en effet immense qu'après une période d'euphorie les déceptions soient grandes et qu'on en vienne à jeter l'anathème sur une technique qui, employée avec modération dans des circonstances opportunes et avec des méthodes d'accompagnement appropriées, révèle quelques efficacités. Mais pour répondre aux besoins de la planète, il faudrait un changement plus important et une volonté bien plus forte que ces petits prêts.

Aujourd'hui la microfinance ne se limite pas au microcrédit. Une épargne en sécurité est souvent un service plus important que le crédit. Les transferts financiers pour les migrants, la microassurance se développent. Mais là où il y a carence en hôpitaux, dispensaires, médicaments et médecins, ce n'est pas la microassurance qui par miracle va les faire apparaître spontanément sous le simple effet de la demande. Proposer des services qui n'existent pas est plus source de dysfonctionnements que d'efficacité. Les besoins en eau, en éducation, en santé, en transport notamment sont, pour les pauvres, des besoins plus urgents à résoudre.

Une erreur courante est de croire que Muhammad Yunus est le premier à avoir pratiqué le microcrédit. Sans se plonger dans l'histoire financière du XIXe siècle qui révèle nombre d'initiatives de précurseurs il convient de remarquer que les premières initiatives, principalement à partir d'activistes chrétiens, sont apparues en Amérique latine.
Une autre erreur serait d'imaginer que la Grameen Bank a toujours pour modèle les prêts solidaires de petits groupes alors qu'une crise très forte d'impayés l'a conduite en 2002 à modifier fondamentalement sa technique de prêt et à promouvoir les prêts individuels.
Une troisième erreur est de penser que le microcrédit s'adresse aux plus pauvres parmi les plus pauvres. Les contraintes exercées par les coopérations multilatérales et bilatérales, ainsi que la plupart des grandes fondations privées pour que les organisations de microfinance deviennent financièrement autonomes les a fait se tourner vers des clientèles de moins en moins pauvres.

Venons-en aux impacts. Les études d'impact les plus sérieuses montrent que dans la plupart des cas le microcrédit améliore la gestion des budgets des familles (en faisant la soudure entre les périodes de besoin et celles de perception des revenus). Il stabilise des petites activités entrepreneuriales, ce qui est fort utile. Mais, le microcrédit ne peut pas prétendre être un élément majeur pour éradiquer la pauvreté ; ce que pourtant le comité du prix Nobel affirme. Le plus souvent les microcrédits sont utilisés pour des dépenses de santé et d'alimentation, qui prouvent son caractère indispensable ; mais ces dépenses l'emportent de loin sur les investissements créateurs de revenus. Le microcrédit peut de plus conduire au surendettement et crée alors plus de drames que d'espoirs.

Jean-Michel Servet, professeur à l'IUED de Genève
Extrait de l'article paru dans la Tribune de Genève, 25 Octobre 2006 p. 15



Dans l'article, paru dans Le Monde le 14 Novembre 2006 : "Le microcrédit fait-il baisser la pauvreté ?", Isabelle Guérin, chercheuse à l'IRD, s'inscrit dans le prolongement des idées de JM Servet . Tout en reconnaissant le rôle du microcrédit dans l'amélioration de la gestion budgétaire des ménages et la stabilisation de petites activités, elle remet en cause de manière plus prononcée le véritable impact du microcrédit en dénonçant le postulat du potentiel entrepreneurial des "pauvres" ainsi que la "vision erronée" du marché qu'ont les défenseurs de la microfinance.

Elle met notamment en avant le problème de la rentabilité des activités, loin d'être systématique ainsi que le risque de saturation rapide des marchés dans les pays en développement : problème de pouvoir d'achat, compétitivité des produits manufacturés, déficit en savoir-faire, en informations, en réseaux relationnels, qui font que les plus pauvres ne sont pas en capacité de développer leur propre activité. Selon elles, seuls 25% des clients de la microfinance en profiteraient vraiment.

Le manque de capital ne serait donc qu'un des freins au potentiel entrepreneurial des "pauvres", la question des inégalités sociales, culturelles et politiques étant tout aussi déterminante, mais semblant être oubliée dans cet engouement généralisé pour la microfinance.

Le microcrédit fait-il baisser la pauvreté ?

Le microcrédit a été récompensé par le prix Nobel remis au fondateur de la Grameen Bank. Le sommet international du microcrédit réuni à Halifax du 12 au 15 novembre envisage de plus que doubler le nombre de ses clients pauvres, de 82 millions à la fin 2005 à 175 millions en 2015.
Estimez vous qu’il s’agit d’un moyen adapté de lutter contre la pauvreté ?
Non, ce n’est pas un instrument de lutte contre la pauvreté et encore moins contre les inégalités : c’est ce qui ressort des études que je mène avec Marc Roesch, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement en poste à l’Institut français de Pondichéry (Inde) et Jean-Michel Servet, professeur à l’Institut universitaire d’études du développement de Genève. Ce n’est pas pour autant que le microcrédit est inutile : il améliore la gestion des budgets familiaux et stabilise les petites activités entrepreneuriales. Mais le discours actuel repose sur un mythe, celui du « pauvre entrepreneur », et sur une vision erronée du marché. Les échecs sont de plusieurs ordres : non- rentabilité de l’activité – comme l’élevage dans certains contextes ; saturation rapide des marchés locaux, en partie faute de pouvoir d’achat ; fonctionnement très hiérarchique des marchés locaux – les monopoles ou quasi-monopoles sont fréquents ; compétitivité insuffisante face à des produits manufacturés. Par ailleurs, les pauvres ont des difficultés à se transformer en entrepreneurs, faute de savoir-faire, de réseau relationnel, d’accès à l’information, ou encore en raison de leur attachement au salariat ou à l’agriculture. On oublie souvent que dans nombre de pays du Sud, la majorité de la population est dépendante de l’agriculture, tant d’un point de vue matériel que psychologique.

Globalement, quel bilan tirez-vous du microcrédit ?
Selon nos études, 25 % des clients en profitent vraiment car ils en ont les capacités entrepreneuriales. 50 % améliorent simplement par cet outil la gestion du budget familial. Pour les 25 % restants, la situation s’aggrave car ils échouent. Ce que j’ai constaté en Inde, c’est qu’une large partie des sommes empruntées est utilisée pour des dépenses d’urgence de santé, d’alimentation ou d’amélioration de l’habitat. Il ne s’agit pas de critiquer, mais de constater que le microcrédit fonctionne plus comme un instrument de survie que de lutte contre la pauvreté ou de création de richesses.

Isabelle Guérin
Extrait de l'article paru dans Le Monde, 14-11-2006



S'il y a donc consensus entre les différents auteurs sur les effets minimums du microcrédit, il y a divergence encore aujourd'hui sur le véritable impact du microcrédit dans la réduction de la pauvreté et des inégalités. Ces différences de perception sont liées à la difficulté de mesurer l'impact de la microfinance, à des analyses qui s'appliquent à des contextes différents : Inde, Afrique, Amérique Latine, etc. et à des postulats économiques à la base divergents.

Au delà de ces divergences, tous les auteurs sont d'accord sur le fait que la microfinance ne peut être érigée en solution unique aux problèmes de pauvreté et que les pouvoirs publics doivent jouer leur rôle dans l'amélioration de l'accès au marché, aux infrastructures, à la santé et l'éducation.

De même, la microfinance devrait être davantage associée à des mesures d'accompagnement, de formation, d'aide à la commercialisation et à l'information.

Bienfaits et dangers de la privatisation de la microfinance
La microfinance entre aujourd'hui dans une ère de privatisation sous l'effet combiné de deux facteurs :

Face à l'enjeu d'accroître la portée de la microfinance, il y a la volonté d'impliquer l'ensemble du secteur financier, et non plus seulement les IMF traditionnelles, dans l'offre de services financiers aux "pauvres" (cf. notion de systèmes financiers "inclusifs")
Les bailleurs de fonds privés (banques et investisseurs privés) s'impliquent de plus en plus dans la microfinance, parce qu'ils y voient un prolongement de leur propre métier vers de nouveaux marchés. Pour un nombre croissant de ces bailleurs, les IMF représentent un investissement rentable et sûr (le risque étant réparti sur un très grand nombre de petits crédits).
Si comme le soulignent, S Boyé, M. Cheylan et J. Hajdenberg, dans un article des Échos paru le 18-10-06, le drainage de capitaux privés vers ceux qui en ont besoin, "ouvre des perspectives sans précédent", la privatisation de la microfinance génère des risques qu'il faudra maîtriser.


Les défis de la microfinance après le prix Nobel de Yunus

Le prix Nobel de la paix de Muhammad Yunus vient récompenser une pratique qui a fait ses preuves : la microfinance. Près de 100 millions de personnes dans le monde, exclues du secteur bancaire classique, ont aujourd'hui la possibilité d'emprunter, d'épargner, d'investir. Ces services financiers de proximité sont délivrés par des organisations appelées « institutions de microfinance » (IMF). Pour augmenter encore le nombre de bénéficiaires, l'enjeu est de renforcer et faire grandir ces institutions. Et, pour cela, mobiliser des financements à la fois privés et publics.
Le financement privé de la microfinance existe déjà. En effet, sur les 10.000 IMF existant dans le monde, quelques centaines sont rentables à ce jour. Pour faire face à une demande immense de microcrédits, elles font de plus en plus appel à des fonds privés (banques, marchés financiers, investisseurs en capital).

Pourquoi un nombre croissant de banques, dans les pays en développement, prêtent-elles volontiers à ces IMF ? Tout simplement parce que ces institutions sont pour elles de bons clients, rentables et sûrs, car leur risque est réparti sur des milliers de petits crédits. De plus, les banques commerciales voient dans la microfinance un prolongement de leur propre métier vers de nouveaux marchés. Ainsi, la « privatisation » de la microfinance, qui draine des capitaux privés vers ceux qui en ont le plus besoin, ouvre des perspectives sans précédent.

On peut cependant craindre que cette privatisation n'incite les IMF commerciales à s'orienter vers une clientèle de moins en moins pauvre, supposée plus rentable : celle des petits commerçants, déjà installés, en zones urbaines. Certes, financer ces commerçants, qui n'ont pas accès aux banques, est très utile. Mais se focaliser uniquement sur eux entraîne deux risques. Le premier est de renoncer à un public beaucoup plus vaste, qui se trouverait laissé pour compte. Le second est d'instaurer une concurrence forte entre IMF sur un marché trop réduit. Les petits commerçants peuvent être tentés d'emprunter à plusieurs institutions à la fois. S'ils le font, ils deviennent surendettés et les IMF sont fragilisées. Ce scénario s'observe notamment en Bolivie, en Ouganda et au Bénin.

Un autre risque lié aux fonds privés est celui de l'emballement. Si des capitaux viennent s'investir en microfinance trop rapidement, entraînant les IMF dans une course au décaissement, ils risquent d'aggraver le phénomène de concurrence exacerbée. De plus, l'expérience prouve que les IMF doivent maîtriser leur croissance et se structurer progressivement. Pour investir avec discernement, les financeurs privés doivent donc être conscients à la fois de ces risques et des opportunités réelles que la microfinance leur offre aujourd'hui.

Sébastien Boye, Michaël Cheylan et Jeremy Hajdenberg
Extrait de l'article paru dans Les échos, 16-11-2006
Voir aussi  Sébastien Boye et Jeremy Hajdenberg « Guide de la microfinance » (Éditions d'Organisation, 2006)


Les dangers  de la microfinace

  1. l'incitation des IMF commerciales à s'orienter vers un clientèle moins pauvre mais supposée plus rentable, notamment les commerçants en milieu urbain, au détriment d'un public plus vaste.

  1. instauration une concurrence forte entre IMF sur un marché trop réduit, avec un risque de surendettement des emprunteurs et une fragilisation des IMF. Ce scénario s'observe en Bolivie, en Ouganda et au Bénin. Elle s'observe également en Inde si l'on se réfère à l'article d’I. Guérin.

  1. Afflux massif et rapide de capitaux sur un petit nombre d'IMF, entraînant celles-ci dans une course au décaissement et aggravant le phénomène de concurrence exacerbée.

  1. Pour une analyse complémentaire sur les dangers de la privatisation de la microfinance, voir également l'article de Benoît Granger "La microfinance risque de renier son inspiration humaniste" dans le n°25 de la revue Bien Commun.
pour plus de détails voir Le Portail de la Microfinance
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