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Radios du Maroc

Le Maroc en mutation: une effervescence culturelle


Du Maroc, de son peuple, de ses cultures, on ne retient généralement que l'image d'un pays esthétiquement correct : couscous, cornes de gazelle, palais, pastilla, charme désuet des médinas, etc. Ce discours suave, qui ne date pas d'aujourd'hui, a fini par occulter la riche complexité d'une culture clivée, parfois jusqu'à la schizophrénie, entre plusieurs formes de traditions et de modernités, et qui tente d'esquisser de nouveaux élans orientés vers l'Europe, notamment vers la France.

Cette complexité, que d'aucuns appellent l'" exception marocaine ", est cependant grevée par de nombreuses inconnues : le devenir du régime, le poids des islamistes, le destin des élites, notamment celle qui tient les leviers de commande.
D'où, sans doute, la riche effervescence actuelle de la culture. Dans l'édition, toutes disciplines confondues, le nombre de nouveaux titres publiés chaque année avoisine les 350, avec des tirages entre 2 000 et 5 000 exemplaires. Pour un pays d'à peine trente millions d'habitants, c'est un score honorable. Généralement aiguillé par le bouche à oreille, le lecteur y trouve son bonheur.

Cette curiosité massive, on la retrouve dans l'étonnante consommation de journaux, arabophones et francophones, comme dans le fort appétit pour les images - la déferlante parabolique est ici l'une des plus fortes du monde arabe. Sans parler des salons, des expositions artistiques, des moussem (festivals) de poésie, de théâtre, de cinéma...

Thèmes inédits
Bref, c'est le panorama d'une culture en pleine ébullition. Avec des thèmes récurrents - l'identité, le corps de la femme, l'altérité, la modernité, l'islam, l'indépendance économique, la justice et l'Etat de droit, la corruption -, mais aussi des thèmes inédits.
C'est notamment le cas de l'homosexualité. Rachid O., né à Rabat en 1970, en donne le ton. Dans ses trois romans, publiés à Paris chez Gallimard, L'Enfant ébloui (1995), Plusieurs vies (1996), Chocolat chaud (1998), l'auteur aborde, frontalement et sans fioritures, sa " gaytitude " de Marocain, musulman énamouré, dès l'âge de seize ans, d'un coopérant français âgé de quarante ans et père de deux enfants. Le père de l'auteur sait tout, mais ne pose pas de questions. De rencontre en rencontre, Rachid O. découvre et l'écrit et le corps. Il faudra peut-être attendre quelques années pour soupçonner l'impact d'un tel aveu, qui a valeur ethnologique.

La mise à nu de la paupérisation par le conte reste l'un des procédés des plus prisés. Aux côtés de Tahar Ben Jelloun, le sulfureux Abdelhak Serhane ne mâche pas ses mots pour dénoncer les tares d'une société patriarcale qui a du mal à en finir avec l'autorité de pères véreux et de flics sadiques. En témoigne son récent roman, Le Deuil des chiens (Seuil, Paris, 1998), virulent réquisitoire de quatre filles contre la lâcheté d'un père. Dans un article du Magazine littéraire, consacré aux écrivains du Maroc, Serhane revendique sa colère et sa révolte " comme témoignages d'attachement à ce pays qui laisse désormais ses enfants mourir de désespoir sur les côtes de la Méditerranée. Tout le monde rêve de "foutre le camp" ailleurs. Ici, l'espoir assassiné. Au-delà de nos frontières, du côté nord, il prend la forme d'un rêve simple : travailler pour devenir quelqu'un, c'est-à-dire un être humain, pour gagner le respect de soi-même et celui des autres. Se sentir en sécurité. Oui, tout simplement être. Le pays serait-il incapable d'offrir ce petit rêve à ses fils, alors que sa fortune dort sur des comptes personnels dans des banques étrangères ? "

Au Maroc, le concept de mouthaqqaf (intellectuel) est récent. Qu'il s'agisse de l'érudit classique ou de l'" intellectuel moderne ", il a toujours relevé d'un corps d'enseignement - école coranique, medersa théologique, lycée ou université. Cet espace de sacralité et de transmission a toujours été l'un des points d'appui centraux de son pouvoir-savoir.

Dérision
Au début des années 70, l'Université connut l'émergence d'une élite de gauche, à la culture machrekienne mâtinée de cosmopolitisme, dont certains membres font partie de l'actuel gouvernement. Son apparition favorisa l'éclosion d'une culture nationaliste et socialo-marxiste, qui se voulait l'antithèse de celle du makhzen (administration du pouvoir central). Quelques revues, dont Souffles, Lamalif, Le Bulletin économique et social, lui servirent de vecteur. Le choc entre cette culture et celle du makhzen fut violent, avec l'instauration, par le pouvoir, de l'état d'exception. Désormais, hormis quelques rares acteurs qui transforment cette mémoire en capital symbolique, la majorité en a oublié - ou feint d'en oublier - les péripéties.

Le makhzen s'est d'ailleurs toujours appuyé sur l'oubli pour réguler le fonctionnement de la société marocaine. Ce qui fait dire à Abderrahime Hafidi, enseignant à l'Inalco et animateur de l'émission " Savoir l'islam " sur France 2, que le ralliement de l'actuelle élite à la monarchie s'inscrit dans la logique des choses : " L'élite marocaine s'est toujours inscrite, et d'une manière fondamentale, dans le giron du makhzen. "

L'un des problèmes du gouvernement Youssoufi, c'est d'avoir troqué une idéologie activiste contre une idéologie attentiste, à tel point que ce paradigme est devenu synonyme de l'exercice politique. Attendre la pluie, un poste, des augmentations, la baisse des prix, un visa, l'aide des amis ou des investissements étrangers a créé une situation beckettienne. C'est ce que traduit à sa manière, sulfureuse, le comédien Bziz, lorsqu'il compare le Maroc à une immense salle d'attente : " Tout le monde attend le changement, mais rien ne vient. Peut- être que l'alternance consistait simplement à changer de salle d'attente... (1) "

La dérision de l'attentisme s'est exprimée dans des formules populaires. L'une affirme : " Choufiyya n'choufik ya tagine al-hout " (" On se regarde dans le blanc des yeux et on attend "). L'autre prie : " Tsanna ya jann taytib l'ham " (" Diable, patiente jusqu'à ce que le tagine soit prêt "). Anecdotes, apories et dictons ont toujours été des armes contre les politiciens. Dans les moments de grande difficulté, les Marocains se sont toujours rabattus sur la culture populaire pour s'en servir comme arme critique.

Pourquoi étudier ?
C'est aussi le moment fertile de la fiction et de l'autodérision. Abdallah, jeune docteur en sociologie, raconte sur le ton badin sa galère depuis qu'il a son diplôme en poche : " Je suis devenu la risée de tout le monde, à commencer par ma famille. Ma mère m'a dit que j'aurais dû suivre la bonne route : devenir coureur de fond, au lieu de suivre des études ! "Tu serais devenu un champion, comme Aouita, tu aurais acheté une villa et tu m'aurais payé un pèlerinage de La Mecque !" Quant à mon oncle, propriétaire terrien, il m'a proposé sur le ton de la rigolade acide de travailler chez lui comme khammas (métayer)  ! "Des docteurs mchawmrine (salement chômeurs), voilà la nouvelle espèce, et c'est la fin du monde", m'a-t-il fait remarquer. A ses yeux, Max Weber et Pierre Bourdieu sont responsables de mon échec. "Vendre, acheter, mon petit, voilà la vraie valeur de l'homme, m'a-t-il assuré. Tu n'es pas le seul à être titillé par les rêves de fuite, et pourquoi pas, de fortune." "

Avec le chômage, qui frappe près de 20 % de la population, dont 200 000 diplômés, c'est l'idée même d'études et donc de savoir qui se trouve remise en cause. Cette " dévalorisation " risque de profiter à la culture du hifz, la mémorisation du passé. La culture complexe de l'érudition, qui a donné des historiens comme Abdallah Laroui, des philosophes comme Mohamed Aziz Lahbabi, Mohamed Abed el Jabri, des philologues-épistémologues comme Taha Abderrahmane, des économistes comme Aziz Blal, des poètes, des romanciers, est menacée d'effritement, en l'absence d'une véritable relève.
Certes, et bien avant l'arrivée de l'actuel gouvernement de gauche, l'image de l'Université comme bastion de la culture était sérieusement entamée. On associait l'enseignement supérieur à une pépinière pour chômeurs. Si le gouvernement de M. Youssoufi n'atteint pas ses objectifs, cela rejaillira sur toute une culture de gauche. Sans doute est-ce la raison pour laquelle bien des intellectuels, qui ont toujours su rebondir immé-diatement - ou après coup - sur les problèmes de la société, attendent et s'interrogent. Ce qu'ils redoutent, c'est le fiasco d'un programme, mais plus largement celui d'une culture politique pour laquelle cer- tains ont donné leur vie. D'autant qu'en cas d'échec, le makhzen, comme toujours, en récolterait les fruits ainsi que les islamistes.
MAATI KABBAL.
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